LES SYRO-LIBANAIS NE SONT PAS LE MAL D’HAÏTI : REGARDONS D’ABORD NOS PROPRES RESPONSABILITÉS
Aujourd’hui encore, j’entends certains attribuer l’effondrement d’Haïti presque exclusivement à la communauté syro-libanaise. Cette lecture me paraît incomplète et, surtout, elle risque de nous détourner des véritables responsabilités qui ont conduit notre pays à cette situation.
Les familles syro-libanaises sont arrivées en Haïti avec très peu de ressources. Elles ont bâti leur patrimoine essentiellement par le commerce, le travail, la persévérance et la capacité de saisir des occasions. Peut-on leur reprocher d’avoir réussi ? La véritable question est ailleurs.
Ce qu’il faut interroger, c’est le rôle de l’État haïtien.
Pourquoi l’État n’a-t-il jamais mis en place une véritable politique de promotion d’une classe moyenne haïtienne forte ? Pourquoi tant d’entrepreneurs haïtiens ont-ils été découragés, freinés ou victimes d’un système administratif et politique qui récompense davantage les réseaux d’influence que le mérite ?
Dans bien des cas, ce ne sont pas les commerçants syro-libanais qui ont contourné les règles de leur propre initiative. Les privilèges, lorsqu’ils ont existé, ont été rendus possibles par la complicité de dirigeants haïtiens. Sans responsables politiques corrompus, il n’y a ni passe-droits, ni monopoles entretenus, ni favoritisme institutionnalisé.
La responsabilité première appartient donc à ceux qui détenaient le pouvoir de faire respecter les lois.
Pendant que certaines communautés développaient leurs entreprises, combien de jeunes entrepreneurs haïtiens ont vu leurs projets étouffés par la bureaucratie, la corruption, l’absence de financement ou les obstacles administratifs ? Combien d’initiatives locales ont été abandonnées faute d’un État capable de les accompagner ?
Je me souviens notamment d’entrepreneurs haïtiens qui avaient lancé des projets prometteurs dans le secteur des télécommunications et du commerce. Ils avaient des idées, de l’énergie et une vision. Pourtant, ils n’ont bénéficié ni du soutien de l’État, ni d’un environnement favorable leur permettant de grandir. Beaucoup ont vu leurs initiatives disparaître pendant que d’autres acteurs, mieux introduits auprès du pouvoir, obtenaient les autorisations, les avantages ou les facilités nécessaires pour prospérer.
Cette réalité nous oblige à regarder le problème dans son ensemble.
Nous devons également avoir le courage de nous interroger sur certaines de nos propres pratiques. Combien de fois refusons-nous d’aider un compatriote qui souhaite entreprendre ? Combien de fois préférons-nous voir échouer celui qui commence plutôt que de l’encourager à réussir ?
À l’inverse, plusieurs témoignages rapportent que des commerçants syro-libanais accordaient parfois des marchandises à crédit à de jeunes détaillants afin de leur permettre de démarrer une activité commerciale. Cette pratique a contribué à créer un réseau économique dynamique. Pourquoi une telle solidarité économique est-elle si rare entre nous ?
Le problème fondamental d’Haïti dépasse donc les appartenances communautaires.
Notre principal défi demeure la faiblesse de nos institutions, la corruption de nombreux dirigeants, l’absence de politiques publiques favorisant l’investissement productif et une culture politique qui, trop souvent, freine l’initiative au lieu de la soutenir.
Accuser une communauté entière ne reconstruira ni nos écoles, ni nos routes, ni nos universités, ni notre système de santé.
Le véritable débat doit porter sur les responsabilités de l’État, sur la gouvernance, sur l’État de droit et sur les conditions permettant à chaque Haïtien, quelle que soit son origine sociale, de créer, d’investir et de réussir.
Haïti ne sortira de cette crise ni par la recherche de boucs émissaires, ni par les procès d’intention.
Elle s’en sortira lorsque nous accepterons de regarder lucidement nos propres responsabilités.
Car le mal d’Haïti est d’abord le mal de sa gouvernance, mais aussi le mal des Haïtiens eux-mêmes.
Aucun peuple ne peut durablement bâtir un État fort avec une culture qui banalise la corruption, décourage le mérite, entretient la jalousie, favorise le clientélisme et place les intérêts particuliers au-dessus de l’intérêt national.
Le changement ne viendra pas uniquement de nouveaux dirigeants. Il naîtra d’une profonde transformation de notre culture patriotique, civique et républicaine.
Nous devons réapprendre à respecter les lois, à valoriser le travail, à soutenir nos entrepreneurs, à encourager la réussite plutôt qu’à la combattre, à faire confiance au mérite plutôt qu’aux privilèges, et à replacer l’éducation, l’intégrité, la solidarité et le sens du bien commun au cœur de notre projet national.
Aucune réforme institutionnelle ne produira des résultats durables si les mentalités demeurent inchangées.
La reconstruction d’Haïti commence par la reconstruction de l’État, mais elle passe tout autant par la reconstruction du citoyen.
Changer le pays exige d’abord de changer notre culture patriotique. C’est en transformant notre manière de penser, d’agir et de servir la nation que nous transformerons durablement Haïti.
Le relèvement d’Haïti ne sera pas seulement économique ou politique. Il sera d’abord moral, civique et culturel. C’est de cette révolution des consciences que renaîtra une nation plus juste, plus forte et véritablement souveraine.
Nyrvah Florens Bruno
Présidente du Mouvement Solda Ayiti – Ayiti Solda
Analyste politique | Écrivaine | Femme engagée pour une Haïti debouthttps://www.facebook.com/share/p/1BezGz8Hc8/?mibextid=wwXIfr
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