Quand les partis politiques haïtiens inventent leurs militants pour obtenir le financement public?
Par Jean-Marie Mondésir
Le Conseil électoral provisoire (CEP) a fixé la barre haut : pour présenter un candidat aux élections du 13 décembre 2026, chaque parti, groupement ou regroupement politique doit prouver qu’il compte au moins 30 000 adhérents munis d’un numéro d’identification national valide. Sur le papier, l’exigence de l’article 139 du décret électoral a l’allure d’une réforme salutaire. Dans les faits, elle est en train de révéler à quel point la classe politique haïtienne repose sur du vide — et à quel point l’appareil censé la contrôler est lui-même dépassé.
Un filtre qui devait assainir, un chaos qui expose
316 des 320 partis en lice avaient été validés après avoir « satisfait » à la nouvelle exigence. Mais derrière ce chiffre rassurant, la réalité de terrain raconte une tout autre histoire. Au 1er septembre, seuls 17 des 105 groupements et partis agréés étaient parvenus à faire valider une liste complète de 30 000 membres sur la plateforme numérique du CEP. Trois jours plus tard, plus de huit millions de fiches d’adhérents soumises avaient été rejetées pour non-concordance de données avec le registre national d’identification. Des responsables de partis dénoncent des numéros d’identité valides purement et simplement écartés, et des citoyens retrouvés — à leur insu — sur les listes de formations auxquelles ils n’ont jamais adhéré.
Posons la question sans détour : comment un pays où l’écrasante majorité de la population vit dans une précarité extrême, où adhérer formellement à un parti ne coûte rien et n’engage à rien, peut-il produire du jour au lendemain des centaines de milliers de « militants » vérifiables ? Soit les partis politiques haïtiens disposent d’un ancrage populaire qu’aucune élection depuis dix ans n’a jamais démontré, soit une partie de ces listes a été gonflée, achetée ou fabriquée. Les deux hypothèses ne s’excluent pas.
Des partis sans programme, une démocratie sans électeurs
Le pays compte plus de 300 formations politiques recensées. Combien d’entre elles peuvent présenter un projet de société chiffré, un plan de gouvernance, une équipe capable d’occuper un poste dans l’administration publique sans se contenter d’y chercher un salaire ? L’exigence des 30 000 membres, si elle est appliquée avec rigueur, a le mérite d’écarter les coquilles vides qui n’existent que pour capter le financement public au moment des élections. Mais un seuil administratif ne fabrique pas une légitimité populaire — il ne fait que déplacer le problème vers la fraude documentaire, pendant que les structures les mieux connectées au pouvoir en place trouvent les moyens de le contourner.
C’est là que le doute devient légitime. Un parti sans base militante réelle, sans moyens financiers pour vérifier ses propres listes, comment atteint-il 30 000 noms ? La question mérite d’être posée aux institutions qui détiennent les registres d’identité — l’Office National d’Identification et la Direction Générale des Impôts — sans qu’il s’agisse d’accuser qui que ce soit nommément : mais le simple fait que le numéro d’identification national soit devenu, du jour au lendemain, la denrée la plus recherchée du pays devrait alarmer chaque citoyen.
Élire dans un pays que l’État ne contrôle plus
Pendant que le CEP peaufine ses plateformes numériques, les gangs armés continuent de tenir les grands axes du Nord, du Sud et du Centre. Plus de 2 300 personnes ont perdu la vie depuis le début de l’année, près d’1,5 million d’Haïtiens vivent déplacés, et l’inscription électorale a dû être suspendue dans le département de l’Ouest — celui de la capitale — faute de sécurité. Le premier tour, déjà repoussé d’août à décembre, se tiendra dans un pays où une partie du territoire échappe à l’autorité de l’État. Organiser un scrutin crédible dans ces conditions n’est pas un détail technique : c’est la question centrale que la classe politique préfère ne pas se poser, trop occupée à sécuriser ses 30 000 signatures.
La vigilance citoyenne, dernier rempart
En cette période de rentrée scolaire, où tant de parents remettent une copie de leur carte d’identité aux établissements de leurs enfants, la prudence s’impose plus que jamais : ce document est devenu une monnaie d’échange dans une course électorale où certains acteurs sont prêts à tout pour exister sur le papier. Un peuple qui ignore où circule son propre numéro d’identité est un peuple exposé à être compté sans avoir été consulté.
L’exigence des 30 000 membres pouvait être une occasion d’assainir la vie politique haïtienne. Elle est en train de devenir la preuve, chiffres à l’appui, que la classe politique du pays est aussi fragile que le système censé la contrôler — et que ni l’une ni l’autre n’a de compte à rendre à la population qu’elle prétend représenter
Écrit par :
Jean-Marie Mondésir
Éditeur en chef portsalutmagazine.ca
PDG de Dumont Inter 103.1 FM
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