Ce que je pense Diplomatie haïtienne : Le devoir de mémoire face à l’appât des perdiems

Ce que je pense

Diplomatie haïtienne : Le devoir de mémoire face à l’appât des perdiems

Par Pierre Robert Auguste

GONAÏVES – La dignité diplomatique d’une nation ne se négocie pas, elle s’exerce. Loin de toute propension mercantiliste liée à l’accumulation de perdiems de voyage, la grandeur d’une politique étrangère se mesure d’abord à sa fidélité à l’histoire. Elle exige une juste correction mémorielle, capable de restituer aux actes d’hier leur signification réelle et leur vérité historique.
C’est à l’aune de cette exigence qu’il convient d’analyser la participation d’Haïti aux commémorations actuelles en Amérique latine. L’histoire nous rappelle qu’en 1826, le Congrès de Panama, orchestré par Simón Bolívar, fut marqué par l’absence programmée d’Haïti. Ce choix délibéré constitua une ingrate trahison, motivée par des considérations purement racistes. À l’époque, les puissances régionales ne voulaient en aucun cas de la présence d’un peuple noir et souverain. Plus qu’un simple évitement, ce fut une éviction immorale. Ce geste incommode émanait d’un homme, Bolívar, incapable de s’élever à la hauteur du fardeau moral de la reconnaissance envers son bienfaiteur.

Une mémoire bafouée

Il est pourtant impératif de rétablir les faits : sans l’aide logistique et financière d’Haïti, sans le sacrifice ultime de ses combattants anti-esclavagistes et anticolonialistes, Simón Bolívar aurait probablement fini décapité ou immolé, subissant le même sort tragique que le héros noir Mackandal. En oubliant cette dette morale et politique, l’Amérique latine s’est comportée comme la fille dénaturée d’Haïti. Face à cette amnésie persistante, le média Rezo du Nord-Ouest a opportunément rappelé ces vérités historiques à la chancelière haïtienne, Mme Raina Forbin.

Dès lors, une question de souveraineté se pose. Faute d’assurances formelles que la magnificence et l’héroïsme du peuple haïtien allaient être proclamés lors de ce bicentenaire comme une geste extraordinaire de grande portée historique, la posture de l’État haïtien aurait dû être radicalement différente. La représentation d’Haïti à la célébration du 200e anniversaire du Congrès de Panama aurait dû se limiter à une présence strictement protocolaire et significativement silencieuse, assurée par l’ambassadeur haïtien accrédité au Panama.

L’honneur national face aux privilèges de fonction

En ce sens, la participation physique de la ministre haïtienne des Affaires étrangères à cet événement était diplomatiquement contre-indiquée, quand bien même l’ordre du jour coïncidait avec une assemblée générale de l’Organisation des États américains (OEA). Ce déplacement ministériel laisse la désagréable impression que l’honneur national et la dignité historique du peuple haïtien pèsent bien peu face à l’attrait des avantages financiers de mission.

La véritable diplomatie ne se sépare jamais d’un sens élevé du protocole. Face aux dérives actuelles, il devient urgent de méditer cette formule intemporelle du diplomate Jules Cambon :

« On n’a pas assez remarqué que le protocole ne connaît ni peuples victorieux, ni peuples vaincus, et qu’il impose à des nations, mêmes ennemies, des égards réciproques… Le protocole apporte ainsi le respect de la dignité et de l’indépendance des nations faibles, et ce n’est pas peu de chose. »

Il est temps que la diplomatie haïtienne redécouvre le sens du protocole, non pas comme une simple formalité, mais comme le bouclier de sa dignité face au monde.

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