Haïti : entre nostalgie et menaces, la dérive des partisans de Jovenel Moïse
par: Kettia JP Taylor
Le fantôme de Jovenel Moïse hante encore la scène politique haïtienne. Dans le vacarme des réseaux sociaux et des rues, ses partisans transforment le deuil en vendetta, vouant aux gémonies ceux qui avaient osé s’opposer à lui. Mais derrière ce culte posthume se cache une vérité crue : un pays brisé, des institutions effondrées et une justice introuvable.
Près de trois ans après son assassinat, une partie de ses soutiens s’adonne à une stratégie inquiétante : menacer et intimider tous ceux qui, hier, s’opposaient à l’ancien chef de l’État. Se réclamant de la défense de son « honneur », ils déversent un flot d’invectives contre journalistes, militants et personnalités critiques. Ce climat, loin de rendre justice à Jovenel Moïse, alimente la peur et creuse davantage les divisions.
Une présidence sous tensions et promesses
Élu en 2016 dans un contexte électoral contesté, Jovenel Moïse avait promis de transformer Haïti, annonçant réformes institutionnelles, grands chantiers et programmes sociaux. Mais dès le début, le pays s’est enfoncé dans une spirale de blocages : Parlement dysfonctionnel, insécurité galopante, institutions fragilisées. S’il revendiquait encore, en 2021, la légitimité de son pouvoir au-delà du 7 février, la réalité était celle d’un État en crise profonde.
Ses promesses n’ont jamais été réalisées. Il avait promis la lumière, et c’est l’ombre qui a régné. Le « courant 24/24 » n’aura été qu’un mirage, la « caravane du changement » une procession de slogans, les contrats un pacte silencieux avec ceux-là mêmes qu’il dénonçait. Derrière les discours, le pays restait figé, livré à ses ténèbres et à ses fractures.
L’opposition, entre contradictions et règlements de comptes
Il est vrai que l’opposition à Jovenel Moïse n’a pas toujours incarné une alternative crédible. Nombre de ses figures provenaient du même système contesté. Certaines, frustrées de n’avoir pas bénéficié de privilèges, se sont muées en adversaires acharnés. Mais cette réalité ne justifie pas l’effacement du droit à la critique ni les menaces proférées aujourd’hui. Dans une démocratie, s’opposer à un président, fût-il populaire, n’équivaut pas à trahir son pays ni à mériter la mort.
Pour une justice digne et non une vendetta
L’assassinat brutal de Jovenel Moïse, en juillet 2021, a révélé la faillite de l’État haïtien : vide institutionnel, absence de mécanismes clairs de succession, paralysie judiciaire. Dans ce contexte, glorifier l’ancien président en stigmatisant ses opposants revient à occulter la complexité de son héritage : un pays plongé dans le chaos, un appareil étatique encore plus affaibli, une gouvernance qui n’a pas su enrayer la crise.
Demander justice pour Jovenel Moïse est légitime : aucun crime politique ne doit rester impuni. Mais transformer cette exigence en vendetta contre tous ceux qui ont contesté sa gouvernance relève d’une dérive dangereuse. Aucun citoyen journalistes, militants ou simple opposant ne mérite d’être insulté, menacé ou voué à la mort pour avoir exercé son droit à la critique.
Dans un pays ravagé par l’impunité et la violence politique, Haïti a plus que jamais besoin d’une justice impartiale, d’un débat public apaisé et d’un travail de mémoire lucide sur la présidence de Jovenel Moïse sans culte, sans mensonge et sans peur.
par: Kettia JP Taylor
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