Haïti-Société/ »Loas et Saints en liesse ; mémoires oubliées »

Haïti-Société/ »Loas et Saints en liesse ; mémoires oubliées »

Le mois de juillet n’est pas un simple repère dans le calendrier républicain. C’est la déclaration d’indépendance américaine, la prise de la Bastille, la saison des orages du mystique populaire, où les tambours battent plus fort que les clochers et la ferveur des foules soulève les voiles du clérical pour faire place au sacré incarné. Sur fond de cantiques enfiévrés, de sueur consacrée et de poudre à prière, saints vernissés et loas indociles s’invitent sans protocole dans les chairs et les consciences. Les foules, insoumises, indisciplinées et ferventes envahissent sources, arbres totémiques et autels impalpables, pour communier avec des puissances invisibles que l’Église officielle feint d’ignorer. Ce débordement populaire d’énergie mystique, véritable foi arrimée à la terre, aux morts, et aux coutumes que l’État préfère folkloriser que comprendre, les lettrés l’appellent poliment « syncrétisme ».

15 juillet 2025, midi plein à Saut-d’Eau, un soleil de plomb martyrisait les feuillages du morne pendant que blindés étincelants et véhicules officiels dernier cri grimpaient péniblement les routes déchiquetées de Ti Tanyen. En guise d’offrande, ils jetaient aux passants des billets neufs, tout juste tirés des coffres des banques. Les seigneurs des zones interdites ; gangs-milices promus auxiliaires de l’ordre, montaient rendre grâce à « Zili Boran » pour les avoir bénis dans leur noble croisade : violer, voler, incendier, kidnapper et massacrer sans frein ni remords. Tout cela, sous l’œil attendri de la République, spectatrice impassible des neuf truands en costume du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Pendant ce temps, les pèlerins poussiéreux, ruisselants de fatigue et de foi, atteignaient la cascade, là où la maîtresse reçoit en silence les suppliques d’un peuple à genoux.

Un vodouisant au regard d’acier trempé, corps sec comme la misère, gestes lents mais chargés d’orage, gravit Saut-d’Eau pendant les fêtes. Un coq noir sous le bras, un makouti alourdi et la foi en bandoulière comme un vieux fusil. Il traversa, sans trembler, les repaires des redoutables Kokorat San Ras, Gran Grif, et du Poste Avancé Nord de la très respectable Coalition Viv Ansanm à La Chapelle. Au pied de la cascade, devant une foule sidérée, il s’agenouilla, convoqua « Zili Boran » et scella un pacte de revanche. Il offrit le coq noir, sept chandelles rouges, sept noires, toutes renversées comme le monde, et noya le tout dans une pluie de clairin. Puis il se saigna, laissa couler son sang dans la chute et lança d’une voix claire, dure, sans tremblement : «Boran ! Kriminèl ki fè m ap kriye a voye l jwenn Bawon Samdi san pran tan. »

Il était monté porter plainte contre l’un des très hauts dévots de la République. Le mois passé, l’intéressé avait surgi avec un papier tamponné en bonne et due forme, estampillé par l’autorité et légitimé par la cupidité. Il s’en servait pour décréter que les terres où mon père avait vécu paisiblement avec mon grand-père et mon arrière-grand-père lui appartenaient désormais. Le pouvoir avait tranché ; la justice trop lente, trop pourrie, trop achetée, s’était contentée de baisser les yeux. En quelques heures, un bulldozer escorté de policiers et de BSAP zélés rasa la case, déracina les arbres fruitiers, et jeta la famille à la rue comme on balaie des gravats.

Une semaine plus tard, le dignitaire s’écroula raide mort, en pleine cérémonie officielle. Les journaux parlèrent d’un arrêt cardiaque « mystérieux ». Mais à Saut-d’Eau, les témoins restèrent figés, entre le bruissement des feuilles et le grondement mythique de la cascade, une autre version circulait : « Boran pa jwe. » Les loas ne sont pas que prières douces et veillées parfumées ; certains incarnent la colère, la justice et la revanche. « Zili Boran », esprit de l’eau foudroyante, est de ceux-là. On l’invoque quand le tribunal ferme ses portes ; quand l’État est le criminel, le voleur ; quand les vivants ont trahi les morts.​

– Mobilisation mystique et participation populaire

Les statistiques officielles, trop occupées à comptabiliser la détresse, ignorent royalement ce déplacement massif ; cette migration spirituelle, intérieure et extérieure, glisse sous les radars obtus des experts patentés de la misère. Pourtant, les chiffres ne mentent qu’aux aveugles. Des dizaines de milliers de pèlerins convergent vers :

– Saut-d’Eau ou Ville Bonheur, devient chaque mi-juillet le théâtre d’une véritable explosion mystique. Plus de 200 000 âmes s’y déversent, non pas pour le tourisme officiel, mais pour implorer la grâce au pied d’une cascade. Dans le vacarme sacré des tambours et le chant perpétuel de l’eau, les corps plongent pour un bain de chance ancestral, pendant que les âmes dansent entre un ciel catholique toléré et un vodou jamais dompté. La Vierge du Mont-Carmel y trône, rebaptisée en silence ; Erzulie Dantor, Zili Boran dans la langue des loas, protectrice des humiliés, mère des colères et des foudres.

– Bas-Limbé, dans la plaine fertile du Nord, chaque 15 et 16 juillet la célèbration de Notre-Dame du Mont-Carmel ; c’est Boran, loa-serpent, esprit des sources profondes et des justices implacables, sentinelle des mémoires trahies qui règne. Au Saut-de-Boran, l’eau ne coule pas, elle parle, elle accuse. Les houngans, pieds nus sur la terre détrempée, tracent des vévés comme des plaies ouvertes dans le réel, et l’invisible afflue. Chaque année, plus de 25 000 pèlerins délaissent les bénédictions tièdes pour chercher une brûlure vraie, une vision, un frisson, une collision avec le mystère. Les corps tremblent, les esprits chavirent, les possédés titubent.

– Plaine-du-Nord, chaque 24 juillet, voit défiler plus de 150 000 pèlerins venus, officiellement, saluer Saint Jacques Majeur. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est Ogou Feray qui commande, général en chef du panthéon vodou, maître des batailles, stratège des révoltes, incarnation d’une virilité insoumise. Les bassins de boue ne sont pas sales; ce sont ses autels, ils sont sacrés ; les machettes luisantes sont ses sceptres. Les possédés, en uniforme militaire improvisé, viennent demander force, victoire, protection contre les ennemis. Le lieu est saturé d’énergie martiale pour une cérémonie de mémoire où la colère ne s’éteint jamais.

– Limonade, le 25 juillet, c’est plus de 130 000 pèlerins qui accourent, soi-disant pour honorer la vieille sainte chrétienne Sainte Anne, c’est Zili Mapyang qui s’impose. Mère farouche, gardienne des enfants perdus, protectrice des femmes brisées, elle monte les têtes avec la rage contenue de générations piétinées. C’est elle qui porte la mémoire des paysannes violées, des mères arrachées à leurs enfants, des femmes traînées dans la boue. Sa fête est la liturgie d’une tendresse révoltée, d’une féminité qui n’implore pas, qui résiste. Ce jour-là, Limonade n’est pas un sanctuaire, c’est une plaidoirie sanglotante et rageuse contre toutes les formes de domination.

La mobilisation autour des fêtes champêtres ridiculise toutes les farces administratives. Aucune élection truquée, aucun référendum bâclé, aucune mise en scène grotesque du CPT et de ses valets ne suscite autant de ferveur, ni ne porte autant de sens. Ce peuple, que les gouvernants ont tenté de ramollir à coups de misère chronique et d’abrutissement programmé, se lève seul pour convoquer ses loas, réclamer justice, supplier la guérison, exiger la garde des ancêtres. Et là, pas un centime d’un ministère, pas un thermomètre de santé publique, pas une affiche de prévention, pas même un embouteillage n’est pris en charge. Des milliers dorment à même la poussière, nourris par la débrouillardise, soignés par des mambos et hougans mieux structurés que la totalité des ONG confondues. Pas un sou de l’USAID, pas un seul bailleur en vue, juste la foi entêtée d’un peuple qui marche encore quand l’État rampe sur le ventre.

– Fêtes champêtres une autre économie

Pendant que les technocrates de l’économie néolibérale s’éreintent à triturer leurs « indicateurs macroéconomiques » sur un pays qu’ils ne comprennent pas. L’économie des fêtes champêtres, réelle, bruyante, mystique palpite dans les entrailles délaissées du Nord. À Bas-Limbé, Port-Margot, Plaine-du-Nord ou Limonade, les marchés se déploient au rythme des tambours sacrés. Des restaurants en tôles branlantes et des buvettes improvisées poussent comme des champignons autour des sites mystiques. Les marchands écoulent mouchoirs, nappes, lampions, cassaves, mais, noix de coco, coton, l’huile palma cristi, encens, florida, pompéa, chandelles, amulettes, poudres et huiles magiques, habits des loas, pistaches, racines, clairin et autres trésors vodouesques. On devient guide, porteur, batteur ou préparateur de bains spirituels. Tout le monde travaille, tout le monde gagne. Le loa prend, mais il redistribue : sans bureaucratie, sans corruption, sans népotisme.

Il existe une chaîne de valeur enracinée, une circulation monétaire effervescente, une économie circulaire que les économistes colonisés snobent avec morgue, incapables de la faire entrer dans leurs tableurs tièdes. Trop organique, trop communautaire, trop vivante, elle leur échappe. Ce sont les ménagères qui saignent leur budget pour acheter coq, cochon, cabri ou bœuf d’offrande. Les camionneurs et chauffeurs de moto font la navette vers les hauts lieux sacrés. Des petites mains anonymes dressent autels, préparent mets rituels, sanctifient les chemins des loas. À travers cette économie, l’argent circule ; on restaure, on héberge, on partage, on prête draps et marmites. Ce que l’État et les élites, perchés dans leur mépris, n’ont jamais su faire, les loas l’orchestrent avec tambours et rigueur.

– Les Saints, les Loas et les humiliations de 1825 et de 1915

Une dissonance brutale éclate dans ce concert mystique. La mémoire haïtienne n’est plus qu’un spectre enchaîné, mutilé, domestiqué, prostitué aux exigences d’un présent gouverné par l’amnésie stratégique et la résignation promue en sagesse nationale. Nous avons laissé les grandes dates de notre lutte s’éteindre dans le vacarme de la misère, le carnaval politicien et la religiosité décorative. Une anesthésie nationale, dosée avec méthode par les élites locales, encensée par des autels complaisants, et grassement subventionnée par des agences qui préfèrent des Haïtiens en transe plutôt qu’en conscience. Pendant que les puissances étrangères sabrent le champagne avec nos élites chaque 4 juillet ou 14 juillet. Nous, prétendus héritiers de Dessalines, avons méthodiquement effacé de notre vigilance le 17 avril 1825, jour où Charles X, roi de France, braqua Haïti en lui imposant une rançon de 150 millions de francs or pour « indemniser » les anciens colons et le 28 juillet 1915, date funeste où les Marines américains plantèrent leur drapeau sur notre territoire pour une occupation de 19 ans.

Cet oubli est une gifle posthume à nos ancêtres et une forme de collaboration honteuse avec le CPT et son gouvernement de domestication, dont le seul projet est de nous maintenir à genoux, la tête baissée sous la botte du silence. Dans les cérémonies vodou, on n’invoque plus les loas pour pleurer nos blessures collectives ou venger la nation, car parfois, les loas rendaient justice. Aucune église ne sonne le glas de l’humiliation ; au contraire, la fête grimpe, la mémoire s’effondre. Ils ont désarmé les loas, transformé les cérémonies en attractions folkloriques pour touristes en mal d’exotisme, et chassé Dessalines de nos tambours.

Il est plus que temps de réconcilier la mémoire mystique avec la mémoire historique, de cesser de prier en oubliant, de danser en effaçant, de chanter en trahissant. 17 avril 1825 et 28 juillet 1915 ne doivent plus être des jours de honte muette, mais des temps forts de méditation collective, de réparation nationale, de résurrection insoumise. Que les loas cessent d’être réduits à des figurants folkloriques, qu’ils redeviennent guides de la nation, tambours en main et justice au poing. Il faut arracher la spiritualité à son statut de refuge passif pour en faire une arme de combat, une énergie d’insurrection. Ce qu’il faut, c’est une révolte de la mémoire, une rébellion sacrée, un soulèvement spirituel. Il faut recharger nos traditions de leur force subversive, de les raviver de leur flamme révolutionnaire quand on les a transformées en cendres de résignation.

Il est urgent de réancrer l’histoire d’Haïti dans sa géographie sacrée. Ce pays ne renaîtra ni à coups de référendums bidon, ni par des élections truquées, encore moins sous la houlette de gangs téléguidés ou par les dépendances serviles de ses dirigeants; aux pouvoirs économiques, politiques locaux et impériaux. La seule voie de résurrection passe par la réactivation de notre mémoire indigène, rebelle, insoumise. Il faut décoloniser nos autels, réveiller nos loas, éduquer nos enfants à ne plus jamais confondre la fête avec l’oubli. Un peuple sans mémoire n’est pas simplement désarmé pour l’avenir ; il est mûr pour toutes les bassesses, toutes les manipulations, toutes les redditions honteuses.

Grand Pré, Quartier Morin, 23 Juillet 2025
Hugue CÉLESTIN

– Membre de : Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

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À propos de : Michel Hary Espoir - Formation : Licencié en Communication sociale - Profession : Professeur de Communication sociale, Journaliste, Animateur culturel, Analyste - Responsabilités : PDG du magazine Le Tout au Pluriel - Domaines d'expertise : Politique, Kabbalistes, Travail social - Contact : - Email : [email protected] - Téléphone : +509 48 43 81 36 / +509 55 48 92 39
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