Intellectuels, pourquoi pas ? Mais lesquels ?

Intellectuels, pourquoi pas ? Mais lesquels ?

Par Jean Venel Casséusm

En Haïti, les qualificatifs d’« intellectuels » ressemblent parfois davantage à des reproches qu’à des reconnaissances. Dire de certains qu’ils sont des intellectuels peut servir à les présenter comme des êtres prétentieux, inutilement compliqués, coupés du réel et condamnés à discourir pendant que les autres agissent. Pourtant, il existe peu de titres plus nobles. Les intellectuels sont ceux qui soumettent le monde à l’examen de la pensée, transforment le savoir en conscience et acceptent de déranger les certitudes de leur époque.
Nous observons, pour notre part, cinq figures que la société haïtienne range sous le qualificatif d’« intellectuels ». Une seule en assume véritablement les exigences. Les quatre autres n’en offrent que des contrefaçons.

Les premières figures sont celles des intellectuels citoyens. Leurs formations universitaires ne constituent pas leurs uniques titres de gloire. Ils possèdent des pensées cohérentes sur la réalité de leur pays et des œuvres identifiables que l’on peut lire, analyser, contester, aimer ou détester. Ils ne s’abritent pas éternellement derrière les précautions du langage. Ils interviennent dans la cité, prennent position et acceptent que leurs idées soient confrontées aux faits. Leurs engagements sociaux, politiques ou culturels ne consistent pas à lancer des pierres en gardant les mains cachées. Ils assument leurs paroles, leurs choix et leurs conséquences.

Les premières contrefaçons prennent les traits des intellectuels à diplômes. Ceux-ci ont transformé leurs parchemins en boucliers. Ils en possèdent parfois des collections impressionnantes, derrière lesquelles se cachent pourtant des pensées construites autour du principe du « ni oui, ni non, bien au contraire ». Ils conseillent les gouvernements de droite, de gauche et de cette étrange droite-gauche dont Haïti possède le secret. Lorsqu’ils ne logent pas dans les cabinets de ministres, ils font la navette entre les organisations internationales et les ONG. Les réalités du pays se trouvent d’un côté, eux de l’autre. Ils rêvaient de se faire des places. Depuis, ils ne font que se placer.

D’autres contrefaçons sont les intellectuels de la récitation. Ils connaissent les citations de presque tous les auteurs de la planète. Toutes les phrases commencent chez eux par « comme l’ont dit… » et se terminent par les noms de penseurs étrangers. Ils convoquent Marx pour expliquer des disputes de quartiers, Foucault pour commenter des nominations et Nietzsche pour justifier leurs pessimismes du dimanche. À force de réciter la pensée des autres, ils ont fini par perdre la leur. Leurs cerveaux sont des bibliothèques bien remplies dont aucun livre ne leur appartient.

Noyés dans les références, ils ne touchent plus terre. Leurs bouches parlent beaucoup, mais leurs réalités restent muettes.

Viennent ensuite les intellectuels caricaturaux. On les reconnaît avant même qu’ils ne prononcent un mot. Ils se tiennent debout en intellectuels, s’asseyent en intellectuels, rient en intellectuels et, s’il le faut, rampent encore en intellectuels. On les retrouve volontiers les jambes croisées, des cigarettes dans les mains gauches, des verres de tafia dans les mains droites et des français « racine carrée » posés sur les bouches. Chez eux, la pensée se réduit à des mises en scène. Ils ne cherchent pas tant à produire des idées qu’à ressembler aux images qu’ils se font de ceux qui en produisent.

Enfin apparaissent les intellectuels-saranpyons, les intellectuels par contagion. Ils passent pour intellectuels parce que leurs conjoints, leurs frères, leurs sœurs, leurs pères, leurs mères ou leurs meilleurs amis le sont réellement — ou passent eux-mêmes pour l’être. Les proximités leur tiennent lieu de formations, les fréquentations leur servent de pensées et les carnets d’adresses font office d’œuvres intellectuelles.

Ils se montrent souvent plus royalistes que les rois, plus catégoriques que ceux dont ils empruntent les idées et plus agressifs que ceux dont ils défendent la réputation. Leurs raisonnements, assemblés sans méthode mais proclamés avec autorité, peuvent se révéler plus dangereux que les formules de fabrication de bombes atomiques tombées entre de mauvaises mains.

En Haïti, les étiquettes d’intellectuels se distribuent avec une étonnante facilité, tandis que les intellectuels citoyens — les seuls qui méritent véritablement d’être qualifiés d’intellectuels — restent des espèces rares. Nous avons une abondance de diplômes, de citations, de postures et de filiations, mais une inquiétante pénurie de pensées capables d’éclairer l’action collective. Ceux qui produisent une œuvre, affrontent leur époque et mettent leur savoir au service de la cité se comptent presque sur les doigts d’une main.

Alors, intellectuels, pourquoi pas ? Mais lesquels ?

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Harrys Michel
À propos de : Michel Hary Espoir - Formation : Licencié en Communication sociale - Profession : Professeur de Communication sociale, Journaliste, Animateur culturel, Analyste - Responsabilités : PDG du magazine Le Tout au Pluriel - Domaines d'expertise : Politique, Kabbalistes, Travail social - Contact : - Email : [email protected] - Téléphone : +509 48 43 81 36 / +509 55 48 92 39