La candidature du commissaire Jean Ernest Muscadin, une décision sensée ? Au-delà du débat, quelle conception de l’État voulons-nous pour Haïti ?

La candidature du commissaire Jean Ernest Muscadin, une décision sensée ? Au-delà du débat, quelle conception de l’État voulons-nous pour Haïti ?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le texte du professeur Sonet Saint-Louis sur la candidature éventuelle du commissaire Jean Ernest Muscadin à la présidence de la République. Je tiens d’abord à saluer sa contribution au débat public et son effort pour éclairer cette question à travers le droit constitutionnel. J’ai toujours considéré que notre pays avait besoin d’intellectuels capables de susciter des discussions sérieuses sur son avenir. Et lorsqu’un universitaire prend le temps de questionner nos institutions, il est important de lui répondre avec respect, mais aussi avec la liberté de penser qui doit caractériser tout véritable débat intellectuel.

C’est dans cet esprit que je souhaite apporter ma contribution.

En travaillant sur mon mémoire de licence en droit, intitulé Droit constitutionnel et l’instabilité politique en Haïti, j’ai été amené à réfléchir profondément aux causes de la fragilité de notre État. Cette recherche m’a conduit à comprendre que les crises haïtiennes ne sont pas uniquement des crises d’hommes, des rivalités partisanes ou des conflits de pouvoir. Elles sont aussi révélatrices de faiblesses institutionnelles, de difficultés dans l’application des normes constitutionnelles et d’un rapport problématique au pouvoir.

J’en suis venu à une conviction qui continue de guider mon engagement. À savoir les crises haïtiennes ne peuvent être durablement résolues par le simple remplacement des dirigeants. Elles exigent une réflexion plus profonde sur le fonctionnement de nos institutions, le respect de la Constitution et la responsabilité de ceux qui exercent l’autorité publique.

C’est pourquoi le débat autour de la candidature du commissaire Muscadin m’interpelle au-delà de sa personne.

La première question consiste naturellement à savoir si sa candidature répond aux exigences constitutionnelles et électorales applicables. Cette question doit être tranchée à partir des textes pertinents, et non des sympathies ou des antipathies que peut susciter l’intéressé. Mais, à mon sens, nous ne pouvons pas nous arrêter là. La possibilité juridique d’accéder à une fonction ne signifie pas que toutes les questions relatives à son exercice, à la responsabilité qu’elle implique et à la conception de l’État qu’elle engage ont été résolues.

Il y a une différence entre pouvoir prétendre à une fonction et comprendre pleinement ce qu’elle représente pour la nation.

La présidence de la République n’est pas simplement le sommet d’une carrière politique. Elle engage le destin collectif, la stabilité des institutions et la confiance des citoyens dans l’État. Elle exige une vision, une capacité de rassemblement, le respect des règles démocratiques et la conscience permanente que le pouvoir n’appartient jamais personnellement à celui qui l’exerce.

C’est là que je vois l’une des limites du texte du professeur Saint-Louis. Son analyse juridique soulève des questions intéressantes sur le statut du commissaire du gouvernement et les rapports entre les pouvoirs de l’État. Cependant, elle me semble accorder une place insuffisante à une autre interrogation, tout aussi essentielle : qu’est-ce qui justifie, dans notre société, que certaines fonctions publiques deviennent des tremplins vers la conquête du pouvoir sans que nous prenions suffisamment le temps d’examiner les exigences particulières qui s’y attachent ?

Nous sommes en train de banaliser des fonctions qui devraient nous inspirer le plus grand sens des responsabilités.

En Haïti, nous avons parfois tendance à admirer la puissance avant d’interroger la responsabilité qui l’accompagne. Nous sommes impressionnés par ceux qui imposent leur autorité, mais nous nous demandons trop rarement si cette autorité s’exerce dans le respect des institutions. Nous pouvons nous laisser séduire par la popularité d’une personnalité sans toujours examiner sa vision de l’État, sa conception de la justice et sa capacité à respecter les limites que la Constitution impose à tout détenteur du pouvoir.

Pourtant, un poste public n’est ni une récompense ni un trophée. C’est une responsabilité envers toute une nation.

La magistrature, le ministère public, la présidence de la République et les grandes fonctions administratives ne devraient jamais être réduits à la réputation de ceux qui les occupent. Leur valeur réside dans leur mission, dans les garanties qui les entourent et dans le service qu’ils rendent à la population.

C’est ce que j’appelle la désacralisation des fonctions publiques. Non pas parce que ces fonctions devraient échapper à la critique, mais parce que nous semblons parfois oublier la gravité des responsabilités qu’elles comportent. À force de personnaliser nos institutions, nous finissons par croire que la force d’un homme peut remplacer celle de l’État.

Or, la Terre Natale n’a pas seulement besoin d’hommes forts. Elle a besoin d’un État fort, juste et responsable.

Cette distinction me paraît fondamentale lorsqu’on aborde le cas du commissaire Muscadin.

Je comprends que, face à l’insécurité, aux violences des gangs et à l’impuissance trop souvent ressentie par la population, certains citoyens puissent voir dans les méthodes expéditives une réponse à leur désespoir. Je comprends également la colère de ceux qui ont perdu des proches, qui vivent dans la peur ou qui ont le sentiment que personne ne les protège.

Mais comprendre cette colère ne signifie pas renoncer à nos principes.

Lorsqu’un agent public est accusé de violations des droits humains, ces accusations doivent être examinées sérieusement, dans le respect de la présomption d’innocence et des procédures régulières. Le contexte sécuritaire ne suffit pas à établir la responsabilité d’une personne, mais il ne peut pas non plus servir à justifier automatiquement ses actes.

Le fait qu’un responsable exerce ses fonctions au sein de l’appareil exécutif ne permet pas, à lui seul, de considérer ses actes comme ceux du gouvernement et d’écarter toute question de responsabilité individuelle.

La lutte contre les gangs est indispensable. La protection de la population est une obligation de l’État. Mais la justice ne peut devenir facultative sous prétexte que la situation est difficile.

Si nous acceptons aujourd’hui que la force se substitue au droit parce que nos institutions sont défaillantes, que ferons-nous demain lorsque cette même force sera exercée contre des citoyens innocents, des opposants politiques ou des personnes privées de tout moyen de défense ?

C’est précisément dans les moments les plus difficiles que nous devons nous rappeler pourquoi les règles existent.

La véritable force d’un État se mesure à sa capacité de protéger les citoyens sans devenir lui-même une source d’arbitraire.

Cette réflexion me ramène à la pensée du professeur Leslie François Manigat, dont l’héritage intellectuel devrait continuer à nourrir nos débats sur la construction de l’État haïtien.

Ce que je retiens de son approche de l’histoire et de la vie politique, c’est notamment la nécessité de dépasser les événements immédiats pour comprendre les structures profondes qui façonnent notre destin collectif. Nous ne pouvons pas comprendre Haïti uniquement à travers les hommes qui se succèdent au pouvoir. Nous devons aussi nous interroger sur les institutions qu’ils trouvent, celles qu’ils construisent, celles qu’ils fragilisent et celles qu’ils laissent derrière eux.

Cette réflexion me paraît particulièrement actuelle.

Nous avons trop souvent cherché notre salut dans l’émergence d’une personnalité providentielle. À chaque crise, nous espérons rencontrer l’homme capable de tout changer, de tout régler et de restaurer, à lui seul, l’autorité de l’État. Pourtant, l’expérience de notre histoire devrait nous apprendre qu’aucun individu ne peut durablement compenser l’absence d’institutions solides.

Un État ne se construit pas uniquement avec des hommes de caractère. Il se construit avec des règles respectées, une administration fonctionnelle, une justice indépendante, des mécanismes de contrôle efficaces et une vision qui dépasse les intérêts personnels.

C’est aussi le sens de mon travail de recherche en droit constitutionnel. À travers mon mémoire intitulé Droit constitutionnel et l’instabilité politique en Haïti, j’ai voulu approfondir les rapports entre l’ordre constitutionnel et les crises politiques qui fragilisent notre pays.

Cette recherche m’a permis de mieux comprendre combien l’effectivité des normes constitutionnelles et le fonctionnement des institutions sont essentiels à la stabilité politique. Une Constitution ne peut produire pleinement ses effets si ses dispositions restent inappliquées, si les mécanismes institutionnels prévus ne fonctionnent pas correctement ou si les acteurs politiques privilégient leurs intérêts au détriment des règles communes.

Une Constitution ne peut pas vivre uniquement dans les livres, les discours officiels ou les cérémonies républicaines. Elle doit se traduire dans la réalité quotidienne des citoyens. Ses principes doivent devenir des règles applicables, ses garanties doivent être effectives et ses institutions doivent disposer des moyens nécessaires pour accomplir leur mission.

Lorsque le droit demeure incomplet ou que les institutions ne fonctionnent pas comme elles le devraient, les individus finissent souvent par occuper l’espace laissé vacant. Les rapports de force prennent le dessus, les décisions deviennent excessivement personnalisées et la population se met à chercher des solutions individuelles à des problèmes qui exigent pourtant des réponses institutionnelles.

Voilà pourquoi je considère que le débat sur la candidature de Muscadin dépasse largement la question d’une personne. Il nous oblige à nous demander quel type de République nous voulons construire.

Voulons-nous un pays où l’autorité dépend principalement de la personnalité de ceux qui l’exercent, ou un pays où chaque responsable est encadré par des institutions suffisamment fortes pour garantir la continuité de l’État ?

Voulons-nous continuer à confondre popularité et compétence, démonstration de force et capacité à gouverner, ou voulons-nous enfin placer la responsabilité publique au centre de nos exigences citoyennes ?

Ces questions ne sont dirigées contre aucun individu en particulier. Elles concernent notre avenir collectif.

Je tiens donc à remercier le professeur Sonet Saint-Louis d’avoir alimenté cette réflexion. Mon désaccord avec certains aspects de son analyse ne diminue en rien l’intérêt que je porte à sa contribution. Au contraire, je crois que nous avons besoin de ce type de discussion, à condition de ne pas nous limiter à défendre des personnalités ou à rechercher des arguments pour confirmer nos convictions préalables.

En tant que jeune juriste, je considère qu’il est de notre responsabilité de questionner les pratiques, de défendre la cohérence de notre ordre constitutionnel et de rappeler que la République ne peut se construire sur la seule force des individus.

Mon engagement et mes recherches s’inscrivent dans cette volonté de contribuer, à mon niveau, à une autre manière de penser l’État et la citoyenneté en Haïti. Je reste convaincu que notre relèvement national exigera plus que le remplacement des dirigeants. Il nécessitera une transformation profonde de notre culture politique, une réhabilitation de nos institutions et un attachement renouvelé aux principes qui doivent guider l’exercice du pouvoir.

Nous devons apprendre à respecter les fonctions publiques sans sacraliser ceux qui les occupent, à reconnaître l’autorité sans accepter l’arbitraire et à apprécier les personnalités sans renoncer à notre esprit critique.

Car, au fond, la question la plus importante n’est peut-être pas de savoir quel homme peut accéder à la présidence, mais quel État nous voulons lui confier et quelles institutions nous entendons transmettre à ceux qui viendront après lui.

Notre Patrie commune mérite mieux que des hommes auxquels on demande de remplacer ses institutions. Elle mérite des institutions capables de servir la nation, de limiter le pouvoir des hommes et de survivre à leur départ.

C’est à cette œuvre que nous devons consacrer notre intelligence, notre engagement et notre sens de la responsabilité citoyenne.

Saint-Alex NOEL
Juriste, engagé pour la citoyenneté et la reconstruction institutionnelle d’Haïti.

Port-au-Prince,le 9 octobre 2026

noelsaintalex32@gmail
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