LETTRE OUVERTE
À MONSIEUR DONALD J. TRUMP
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE
Le 12 août 2026
À
Monsieur Donald J. Trump
Président des États-Unis d’Amérique
La Maison-Blanche
Washington, D.C.
Monsieur le Président,
Je vous écris au nom d’une mémoire que l’Amérique a rarement nommée, et qui pourtant appartient aussi à son histoire.
I. CE QU’HAÏTI A RENDU POSSIBLE
En 1803, les États-Unis réalisèrent l’un des plus grands agrandissements territoriaux de leur histoire.
Par le traité signé le 30 avril 1803, la France céda aux États-Unis la Louisiane : environ 828 000 miles carrés, soit plus de deux millions de kilomètres carrés, correspondant aujourd’hui à tout ou partie de quinze États américains. Le prix fut de quinze millions de dollars.
On enseigne cette histoire comme une transaction immobilière exceptionnelle.
Elle le fut.
Mais on enseigne beaucoup moins souvent ce qui avait rendu cette transaction possible.
Napoléon Bonaparte projetait de reconstituer un empire français dans les Amériques dont Saint-Domingue devait être le centre économique et la Louisiane le grenier. Pour reprendre le contrôle de Saint-Domingue, la France engagea une expédition militaire considérable.
Cette entreprise échoua.
La résistance des hommes et des femmes de Saint-Domingue, combinée aux ravages de la fièvre jaune et au retour imminent de la guerre européenne, contribua à rendre le projet américain de Napoléon intenable.
Lorsque Napoléon renonça à son empire américain, Thomas Jefferson obtint beaucoup plus que ce que ses envoyés étaient initialement venus négocier.
L’histoire des États-Unis changea d’échelle.
Voilà pourquoi la Révolution haïtienne ne constitue pas seulement un chapitre de l’histoire d’Haïti. Elle appartient aussi à l’histoire de la puissance américaine.
Et ce lien est antérieur même à notre indépendance.
En 1779, plus de cinq cents hommes de couleur de Saint-Domingue, les Chasseurs-Volontaires, combattirent au siège de Savannah aux côtés des forces engagées contre les Britanniques pendant la guerre d’indépendance américaine. Un monument à Franklin Square, en Géorgie, rappelle aujourd’hui leur présence.
Quelques décennies plus tard, en 1809 et 1810, près de dix mille réfugiés de Saint-Domingue arrivèrent à La Nouvelle-Orléans, au point de presque doubler la population de la ville et de renforcer profondément son caractère francophone et créole.
John James Audubon, l’une des figures les plus célèbres de l’histoire naturaliste américaine, était lui-même né à Saint-Domingue, aux Cayes, en 1785.
Nos deux histoires ne se sont donc jamais simplement côtoyées. Elles se sont construites l’une avec l’autre.
II. CE QU’HAÏTI A PAYÉ
Pourtant, lorsque Haïti proclama son indépendance le 1er janvier 1804, les États-Unis refusèrent de reconnaître la nouvelle nation.
Il fallut attendre 1862, sous Abraham Lincoln.
Pendant cinquante-huit ans, la deuxième nation indépendante des Amériques resta diplomatiquement invisible aux yeux de la première, notamment parce qu’une nation fondée par d’anciens esclaves victorieux constituait une réalité politiquement redoutée dans une Amérique où l’esclavage existait encore.
Puis vint 1825.
Sous la menace d’une flotte française, Haïti dut accepter une indemnité initiale de 150 millions de francs destinée à indemniser les anciens colons français pour la perte de leurs biens — y compris ceux qu’ils prétendaient posséder sur des êtres humains.
Cette indemnité fut ensuite réduite, mais les emprunts contractés pour la payer enfermèrent le jeune État dans un cycle financier dont les conséquences se prolongèrent jusque dans le XXe siècle, avec des paiements liés à cette dette jusqu’en 1947.
Puis, de 1915 à 1934, les forces américaines occupèrent Haïti pendant dix-neuf ans.
Je ne vous écris pas pour transformer cette histoire en procès perpétuel.
Je vous écris parce qu’une relation entre nations ne devient adulte que lorsqu’elle est capable de regarder son passé sans le maquiller.
La Révolution qui donna naissance à Haïti contribua à rendre possible l’un des plus grands agrandissements territoriaux des États-Unis ; pourtant, pendant des générations, Haïti fut traitée comme si son histoire n’avait aucune place dans le récit américain.
Il est temps de corriger cette omission.
III. CE QUI SE PASSE AUJOURD’HUI
Monsieur le Président,
Le passé ne suffirait pas à justifier cette lettre si le présent ne nous rattrapait pas avec une telle brutalité.
Les armes
Haïti ne fabrique ni armes ni munitions à l’échelle industrielle qui alimente cette guerre des gangs.
Pourtant, des centaines de milliers d’armes illégales circulent dans le pays.
Les rapports internationaux ont documenté un flux majeur d’armes provenant des États-Unis, notamment de Floride, acheminées clandestinement vers Haïti par différents circuits, particulièrement maritimes.
Certaines armes acquises quelques centaines de dollars aux États-Unis atteignent plusieurs milliers de dollars sur le marché clandestin haïtien.
Les gangs peuvent aujourd’hui disposer d’une puissance de feu supérieure à celle de la Police nationale d’Haïti.
Massacres. Enlèvements. Violences sexuelles. Extorsions. Déplacements massifs de populations.
Ce ne sont plus seulement des quartiers qui sont menacés. C’est la continuité même de l’État haïtien.
Monsieur le Président, je ne prétends pas que toutes les armes présentes en Haïti sont américaines.
Je dis quelque chose de plus précis — et donc de plus grave :
Une part majeure du trafic qui alimente la puissance militaire des gangs emprunte le territoire, les marchés ou les circuits logistiques des États-Unis.
Les États-Unis disposent des moyens judiciaires, douaniers, financiers et technologiques permettant de frapper ces réseaux bien avant que les armes atteignent Port-au-Prince.
Le problème n’est plus l’existence de règles.
Le problème est leur application.
La migration
Il faut également regarder avec lucidité les conséquences des politiques migratoires successives.
À partir de 2023, le programme humanitaire CHNV a offert une voie légale d’entrée aux États-Unis à plus de deux cent mille Haïtiens.
Je reconnais ce que ce programme représentait pour des familles cherchant la sécurité.
Mais je demande également que l’on regarde son autre conséquence du point de vue haïtien.
Lorsqu’un pays déjà privé d’une grande partie de ses capacités voit partir en peu de temps une population aussi importante, il ne perd pas seulement des habitants.
Il perd des travailleurs, des compétences, des familles, de l’épargne, de l’initiative économique et une partie de sa capacité à se relever.
Je ne présente pas cela comme la preuve que Washington aurait volontairement organisé une fuite des cerveaux.
Je le présente comme une conséquence politique qu’une grande puissance responsable doit accepter d’examiner.
Puis le programme CHNV a été supprimé.
Et aujourd’hui, des centaines de milliers d’Haïtiens établis légalement aux États-Unis se trouvent de nouveau confrontés à une profonde incertitude quant à leur avenir.
Dans le même temps, Haïti demeure confrontée aux enlèvements, à la criminalité, aux troubles politiques et à l’affaiblissement extrême de ses institutions.
Cette contradiction mérite au minimum d’être regardée en face.
Comment considérer Haïti comme un pays extrêmement dangereux tout en envisageant d’y renvoyer massivement des personnes qui y ont parfois perdu leurs attaches, leurs moyens de subsistance ou leurs conditions élémentaires de sécurité ?
Je vous demande de considérer cette question non seulement comme un dossier migratoire.
Je vous demande de la considérer comme une question de cohérence.
IV. CE QUE JE VOUS DEMANDE
Je ne viens pas demander l’aumône.
Haïti a reçu trop de promesses, trop de programmes temporaires et trop de solutions pensées à sa place.
Je viens demander autre chose :
Une politique américaine envers Haïti qui reconnaisse enfin que la sécurité de nos deux pays, leur histoire et leur avenir sont liés.
1. TARIR LE TRAFIC D’ARMES
Contrôler davantage les filières d’exportation illégale.
Renforcer les inspections visant les cargaisons à risque.
Poursuivre systématiquement les acheteurs de paille, les intermédiaires, les financeurs et les exportateurs clandestins.
Développer le traçage des armes récupérées en Haïti.
Appliquer effectivement l’embargo international.
Parce qu’aucune force de stabilisation, aucune élection et aucun programme de reconstruction ne pourront réussir tant que les groupes criminels pourront se réarmer plus rapidement que l’État.
2. ÉVITER UN RETOUR MASSIF ET BRUTAL DE CENTAINES DE MILLIERS D’HAÏTIENS
Je vous demande de rechercher, avec le Congrès et les autorités compétentes, une solution qui tienne compte de la situation réelle d’Haïti et de la contribution de ces personnes à la société américaine.
Elles travaillent.
Elles paient des impôts.
Elles soignent, enseignent, construisent, conduisent, entreprennent et participent à la vie de leurs communautés.
La politique migratoire relève de la souveraineté américaine.
Mais la souveraineté n’interdit ni le discernement, ni la proportion, ni l’humanité.
3. CHANGER LA NATURE DE LA RELATION AVEC HAÏTI
Il faut sortir d’une relation presque exclusivement structurée par l’urgence, l’assistance et la gestion des crises.
Haïti a besoin d’investissements productifs.
De formation.
D’infrastructures.
D’énergie.
De technologies.
De commerce.
D’agriculture.
De sécurité institutionnelle.
Et surtout d’une coopération conçue avec les Haïtiens, et non continuellement à leur place.
Nous ne demandons pas que les États-Unis reconstruisent Haïti.
Nous demandons qu’ils cessent de contribuer, directement ou indirectement, aux mécanismes qui empêchent les Haïtiens de la reconstruire eux-mêmes.
4. RENDRE À LA CONTRIBUTION HAÏTIENNE SA PLACE DANS L’HISTOIRE AMÉRICAINE
Monsieur le Président,
La doctrine formulée par James Monroe en 1823 affirmait que le destin politique de l’hémisphère américain ne devait plus être déterminé par les ambitions coloniales européennes.
Haïti avait déjà donné à ce principe sa forme la plus radicale dix-neuf ans auparavant.
Le 1er janvier 1804, des hommes autrefois réduits en esclavage proclamèrent qu’aucune puissance étrangère ne déciderait plus jamais de leur droit à être libres.
Haïti devint ainsi la deuxième nation indépendante des Amériques après les États-Unis et la première née d’une révolution victorieuse d’esclaves.
Cette histoire mérite d’entrer dans le récit américain autrement que comme une note en bas de page.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
Vous ne perdriez rien à reconnaître cette vérité.
La grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement aux territoires qu’elle possède, aux armées qu’elle commande ou à la richesse qu’elle produit.
Elle se mesure également à sa capacité de reconnaître ce qu’elle doit à l’histoire — et à agir avec cohérence lorsqu’elle dispose du pouvoir de changer le présent.
Haïti n’a pas donné la Louisiane aux États-Unis.
Dire cela serait historiquement inexact.
Mais la lutte des hommes et des femmes de Saint-Domingue a contribué de manière décisive à faire échouer le projet américain de Napoléon et, avec d’autres facteurs, à ouvrir la voie à l’acquisition de la Louisiane.
Cette formulation est moins spectaculaire que le mythe. Elle est pourtant beaucoup plus puissante, parce qu’elle est vraie.
Des soldats de Saint-Domingue avaient déjà combattu à Savannah.
Des réfugiés de la Révolution haïtienne contribueraient ensuite à transformer La Nouvelle-Orléans.
Et depuis deux siècles, des générations d’Haïtiens participent à la vie américaine.
Il existe donc entre nos deux peuples quelque chose de plus ancien que l’aide internationale, plus profond que les crises migratoires et plus durable que les administrations qui se succèdent.
Il existe une histoire commune.
Monsieur le Président,
Je ne vous demande pas de sauver Haïti.
Je vous demande d’utiliser la puissance des États-Unis pour empêcher que ce qui part de votre territoire contribue à la détruire.
Je vous demande de regarder les Haïtiens présents aux États-Unis non comme une abstraction statistique, mais comme des hommes et des femmes dont le sort engage aussi la cohérence de votre politique envers notre pays.
Je vous demande enfin que les États-Unis traitent Haïti non comme un problème récurrent à gérer, mais comme une nation voisine à respecter et un partenaire à accompagner dans la reconquête de sa souveraineté et de sa capacité d’agir.
Haïti a autrefois bouleversé l’équilibre du continent en prouvant qu’un peuple que l’on croyait condamné à l’esclavage pouvait se libérer lui-même.
Deux cent vingt-deux ans plus tard, elle demande non pas la permission d’exister, mais l’espace nécessaire pour se relever.
Avec le respect dû à votre fonction,
et avec la fierté due à mon pays,
Nyrvah Florens Bruno
Écrivaine et analyste politique
Cette lettre est publique. Elle peut être reproduite et diffusée librement.
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