MOÏSE JEAN-CHARLES ET JEAN-HENRY CÉANT, LES REVENANTS DU NAUFRAGE

MOÏSE JEAN-CHARLES ET JEAN-HENRY CÉANT, LES REVENANTS DU NAUFRAGE

Nous avons atteint ce stade délicieux de la politique haïtienne où ceux qui ont passé des années à commenter l’incendie reviennent maintenant expliquer au propriétaire comment tenir l’extincteur. Le face-à-face de Moïse Jean-Charles et Jean-Henry Céant sur les ondes de Radio Méga aurait pu être un moment de vérité. Il a surtout ressemblé à une réunion d’anciens responsables venus expliquer pourquoi le désastre appartient toujours aux autres.

Quinze années de crise, de promesses, de retournements, de gouvernements avortés et d’occasions perdues n’ont pourtant pas empêché les mêmes visages de revenir réclamer notre attention avec cette étonnante certitude que la mémoire du peuple serait plus courte que leur carrière politique.

MOÏSE JEAN-CHARLES, LA COLÈRE COMME CARBURANT POLITIQUE

Moïse Jean-Charles n’est pas un spectateur tombé par hasard dans le paysage politique. Maire de Milot à deux reprises, sénateur du Nord, candidat à la présidence, conseiller de René Préval, chef de Pitit Dessalines et acteur de nombreuses batailles politiques, il a eu largement le temps de démontrer ce qu’il savait faire. Son talent le plus évident reste celui de transformer la colère populaire en capital politique. Il dénonce Washington, Paris et Ottawa, accuse les puissances étrangères de maintenir Haïti sous tutelle, mais semble beaucoup moins allergique aux avantages et privilèges que procure l’environnement international qu’il vilipende. Il a détenu un passeport diplomatique alors qu’il n’était plus sénateur. Voilà une posture révolutionnaire qui devient soudainement confortable lorsqu’elle voyage avec les privilèges de la République.

Sa famille vit aux États-Unis, ce qui n’est ni un crime ni une condamnation. Mais le contraste mérite d’être posé lorsque l’homme transforme régulièrement l’Amérique et ses alliés en des responsables commodes de tous les malheurs d’Haïti. On peut dénoncer Washington et profiter des avantages de son système. On peut accuser Paris et Ottawa d’ingérence et continuer à circuler dans les espaces que leurs politiques rendent accessibles. On peut critiquer les élites économiques et bénéficier de leur soutien. Mais il faut alors expliquer cette contradiction au lieu de demander au peuple de fermer les yeux.

Son propre camp a également occupé des espaces de pouvoir. Le ministère de l’Agriculture a été sous le contrôle de son courant politique durant le mandat du Conseil présidentiel de transition, tandis qu’Emmanuel Vertilaire a représenté Pitit Dessalines au CPT. Son nom figure dans le dossier de l’Unité de lutte contre la corruption relatif aux accusations de sollicitation de 100 millions de gourdes autour de la reconduction de Raoul Pascal Pierre-Louis à la BNC, aux côtés de Smith Augustin et Louis Gérald Gilles, tandis que Lonick Léandre apparaît également dans les éléments de l’affaire. Les personnes concernées ont contesté les accusations. Mais une enquête ne disparaît pas parce qu’elle dérange un récit politique. Quand on réclame une rupture, on commence par regarder les traces laissées par ses propres alliés.

JEAN-HENRY CÉANT, LE COSTUME CHANGE, LE PASSÉ RESTE

Jean-Henry Céant n’est évidemment pas l’auteur personnel de quinze années de catastrophe. Mais il fut Premier ministre, a occupé des responsabilités importantes et appartient à cette génération politique qui ne peut plus demander au peuple de découvrir son bilan à chaque retour médiatique. Son passage à la Primature, de septembre 2018 à mars 2019, fut court. Son empreinte politique ne peut toutefois être effacée par la brièveté du séjour.

Il faut aussi revenir au dossier du centre-ville de Port-au-Prince après le séisme. Le RNDDH a documenté l’implication du notaire Céant dans le processus d’acquisition des terrains et de dédommagement des propriétaires, dans un contexte où des maisons ont été démolies et où tous les propriétaires n’ont pas été indemnisés. Céant a contesté les accusations et déclaré avoir condamné le processus. Lors de l’émission récente, il a également affirmé qu’il n’était pas le seul notaire impliqué et qu’il y en avait onze autres.

Alors ouvrons les dossiers; identifions les onze autres; regardons les actes, les signatures, les responsabilités et les bénéficiaires. La multiplication des acteurs ne transforme pas une question de responsabilité en certificat d’innocence.

Et puis il y a le fait officiel que les discours ne peuvent pas dissoudre. En novembre 2022, le Canada a inscrit Jean-Henry Céant sur sa liste de sanctions internationales concernant Haïti. Ce n’est pas une condamnation judiciaire et cela ne transforme pas automatiquement les accusations en vérités judiciaires. Mais c’est une mesure officielle. Un homme qui prétend revenir au premier plan peut donc être invité à l’expliquer sans crier au complot, sans jouer la victime et sans demander que l’on brûle les archives.

LE PEUPLE DEVRAIT ENFIN REGARDER LES MAINS

Voilà où leurs trajectoires finissent par se rejoindre. Moïse Jean-Charles parle de rupture. Jean-Henry Céant parle d’élections. Pendant ce temps, Haïti parle avec ses familles déplacées, ses écoles fermées, ses entreprises étranglées, ses institutions affaiblies et sa jeunesse qui cherche comment quitter le pays. Le peuple n’a plus besoin d’un concours d’éloquence entre professionnels de la promesse. Il veut savoir ce que ces hommes ont produit, empêché, accepté, changé et pourquoi il faudrait encore leur confier demain ce qu’ils n’ont pas su protéger hier.

Ils ne sont pas les seuls responsables du naufrage. Ce serait trop facile, mais ils incarnent une mécanique devenue insupportablement familière. On participe, puis on dénonce; on négocie, puis on condamne; on change d’alliance, puis on change de discours; on disparaît lorsque le bilan devient embarrassant et l’on réapparaît lorsque le fauteuil recommence à faire rêver.

Cette époque devrait prendre fin, car Haïti n’a plus besoin de héros de microphone ni de sauveurs recyclés. Elle a besoin d’hommes et de femmes capables de présenter leurs résultats avant leurs ambitions et leurs responsabilités avant leurs promesses. Ceux et celles qui veulent revenir ont parfaitement le droit de revenir. Ils n’ont plus le droit de revenir sans rendre des comptes.

Parce que le peuple commence enfin à regarder les mains. Et lorsqu’il regardera suffisamment longtemps, il découvrira peut-être que certains de ceux qui prétendent aujourd’hui savoir éteindre l’incendie avaient déjà les mains sur le volant lorsque la fumée a commencé à monter.

Écrit par :
Amos CINCIR
Serviteur de l’Empire d’Hayti-Afrique
Ambassadeur du Royaume
3 Septembre 2026

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