Stéphanie Smith : Le goût de la mémoire, l’art de remettre Haïti dans l’assiette
Par Smith PRINVIL
Il y a, dans certaines mains, une façon de couper les oignons, de faire dorer l’ail, de tourner la cuillère dans la marmite, qui relève presque du sacré. Une précision née d’une transmission silencieuse, un rythme appris à force d’observer, un geste devenu prière. Dans la cuisine haïtienne, chaque détail est mémoire, chaque épice est politique, chaque plat est un cri d’appartenance.
Et dans les hauteurs de Thomassin, là où le béton se fait discret pour laisser respirer les arbres, une femme incarne cette vérité avec une grâce inébranlable : Stéphanie Smith, fondatrice et directrice de Maggi Resto Lakay. Son nom circule désormais comme une évidence parmi ceux et celles qui croient encore que la cuisine peut guérir, éduquer, résister. Que nourrir, au sens plein, est un acte révolutionnaire.
Car oui, dans un pays ravagé par les crises à répétition, l’insécurité alimentaire, l’importation massive de produits transformés et la perte progressive des repères culturels, ouvrir un restaurant fondé sur les principes de la tradition créole, du fait maison et de la qualité locale est un acte militant.
Stéphanie Smith ne vend pas de la nourriture. Elle propose un retour à la dignité.
Dans son restaurant, pas de fast-food dépersonnalisé, pas de menus génériques calqués sur des modèles étrangers. Elle y sert la cuisine de chez nous, mais avec la rigueur d’un art majeur. Ici, le lalo se fait poésie verte, le riz djon djon devient patrimoine vivant, et le tassot se présente comme un manifeste comestible. Chaque recette raconte non seulement une région d’Haïti, mais un rapport au monde, un rapport au sol, au temps, à la mémoire.
Car ce que Stéphanie défend, c’est plus qu’un goût : c’est une souveraineté.
La souveraineté alimentaire d’un peuple qu’on a trop longtemps forcé à dépendre de l’extérieur. Depuis des décennies, les politiques économiques imposées à Haïti ont détruit l’agriculture vivrière, favorisé les importations de riz, de farine, de conserves sans âme. Les marchés ont été inondés de produits bas de gamme, pendant que les traditions culinaires, les graines paysannes, les saveurs originales s’évaporaient sous la pression du « progrès ».
Mais Stéphanie, elle, refuse cette disparition. Elle résiste avec une cuillère en bois, une planche à découper, une marmite de fer. Elle résiste en embauchant des jeunes cuisinières, en formant du personnel à la valeur du goût haïtien, en cuisinant avec des produits locaux, frais, bio si possible. Elle résiste en rappelant que le griot, le kalalou, le bouillon ne sont pas de simples plats, mais des récits, des héritages, des chants de femmes.
Elle le fait aussi en tant que femme, en tant que dirigeante, en tant qu’actrice économique, dans un secteur encore dominé par les hommes au sommet. Elle assume son autorité, sa vision, ses choix. Et ce n’est pas un hasard si ce sont les femmes, dans toutes les classes sociales, qui réagissent avec le plus de ferveur à sa démarche : elles se reconnaissent dans sa quête, dans sa persévérance, dans son souci du détail, dans sa volonté de transmettre.
Stéphanie Smith n’est pas simplement cheffe d’entreprise. Elle est passeuse de culture. Elle est mémoire vivante. Elle est le pont entre hier et demain.
Et à l’heure où le monde entier découvre la richesse des cuisines afro-descendantes, créoles, africaines et caribéennes, Haïti ne doit pas rester à la traîne de sa propre gloire. Le pays qui a inspiré la liberté des peuples doit aussi revendiquer la puissance de sa table, la beauté de son terroir, l’excellence de sa gastronomie.
Maggi Resto Lakay, niché à Thomassin, n’est donc pas un simple lieu où l’on mange bien. C’est un bastion culturel, un levier économique, un espace d’affirmation identitaire. C’est un endroit où l’on se souvient de qui nous sommes, en savourant ce que nous avons de plus vrai.
Et dans cette époque de doute, de perte de repères, de dénationalisation galopante, les gestes de Stéphanie Smith sont un rappel précieux : que l’avenir d’Haïti passera aussi par nos assiettes, nos semences, nos marmites, nos femmes.
Manger haïtien, cuisiner créole, transmettre nos recettes, célébrer nos produits, ce n’est pas nostalgique. C’est stratégique. C’est urgent.
C’est politique.
Écrit par Smith Prinvil
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