SANS COMPLEXE DEVANT L’HISTOIRE…
Parce que le temps est encore loin où
la fébrilité des discussions appropriées doit se substituer à la sérénité de la lecture, ce texte est dédié à des monuments, en voie d’extinction au pays, qui souffrent des blessures multiples infligées à l’Haïtien tant par ses compatriotes que par l’étranger.
Quand, méditant sur un rocher de l’île de Sainte-Hélène où le retenait captif la soldatesque anglaise, Napoléon Bonaparte, foudre de guerre des armées françaises, vainqueur de cinq coalitions européennes, revoyait le film de sa vie, il devait assurément se rappeler ce général nègre que, quelques années auparavant, il laissa mourir dans son cachot du Fort de Joux. On le devine aisément, souriant au triste souvenir de ses tractations avec l’esclave devenu Gouverneur général à vie de la plus riche colonie française. On se l’imagine encore s’insurgeant contre ce destin d’insulaire que lui imposaient les circonstances.
Dérisoire souverain de l’île d’Elbe après avoir connu toute l’ardente ferveur du sort des armes et la somptuosité démesurée d’un pouvoir presque continental, l’illustre prisonnier devait se rappeler sa correspondance soutenue avec ce chef rebelle qui s’était toujours permis de le traiter d’égal à égal dans ses missives historiques : « Du Premier des Noirs au Premier des Blancs » ; tel fut l’exergue qui revenait, en leitmotiv lancinant, hanter ses réflexions sur la vanité existentielle.
Telle fut la catharsis qui, au terme de sa vie tumultueuse et surtout bien remplie, devait lui indiquer, à lui devant qui tous les souverains d’Europe se courbaient, toute la charge de dignité, toute la puissance de fierté, renfermées dans l’insignifiant corps d’ébène de Toussaint Louverture.
Au demeurant, le Fort de Joux avait vaincu l’île de Sainte-Hélène. C’était là la revanche de l’histoire pour laquelle la différence entre les hommes est celle que confère la justesse de la cause défendue tout au long d’une vie de dépassement, face aux facéties d’un pouvoir esclavagiste qui révèle toute l’ampleur de la bêtise humaine. Dans la tradition de sa fulgurance, « l’Homme-Nation » avant terme, le général Toussaint Louverture avait pris une longueur d’avance sur l’empereur des Français, le non moins illustre Napoléon Bonaparte.
Mais d’où vient-il qu’aujourd’hui la nation haïtienne n’arrive pas à produire des météores semblables ? Se peut-il que l’héritage génétique haïtien soit tronqué des gènes et chromosomes des Toussaint, Dessalines, Christophe, Capois, Killick, Sully ? Tonnerre, où sont passés ces dieux qui, du haut de l’Olympe, insufflaient aux défaillances haïtiennes
cet esprit de résistance qui les a toujours mises à l’abri des déprédations internationales ? Dignité perdue, fierté dégonflée ; pourtant, les résonances du lambi assiègent encore nos forêts dévastées et la Crête dénudée de nos montagnes où s’est joué, trois siècles durant, le destin de tout un peuple.
Les souvenirs se sont tus. L’ombre des géants de l’Histoire nationale ne se profile plus à l’horizon pour renouveler leur enseignement aux générations montantes. Ils ont tous failli, ces présidents à vie, dans leur mission de créer pour l’ethnie noire, tel que projeté par l’Ancêtre sublime, un espace décent de vie, une aire normale d’épanouissement. Ils ont tous failli, ces rois d’opérette, ces empereurs de guingois, ces marsupiaux
de l’hérédité présidentielle, dans leurs desseins de lourdauds qui croient pouvoir emporter dans leur linceul toutes les richesses terrestres dont la vie les a comblés.
(À SUIVRE)
Jean L. Théagène (J. L. T.)
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