TRIBUNE / « Extralégalité normative » en Haïti : la dangereuse invention du BINUH, selon Pierre Robert Auguste

TRIBUNE / « Extralégalité normative »
en Haïti : la dangereuse invention du BINUH, selon Pierre Robert Auguste

* Par La Rédaction
* 5 juin 2026
* Temps de lecture : 4 min

GONAÏVES – Face à l’effondrement des institutions et à la prolifération de concepts juridiques flous, l’analyste politique Pierre Robert Auguste livre un réquisitoire sans concession contre l’ingérence internationale en Haïti. Il dénonce une « démocratie de façade » dictée par le BINUH et prévient : à force de bafouer la Constitution, la communauté internationale prépare le terrain d’une troisième révolution populaire.

Une sémantique politique travestie
Toute une littérature insensée tisse

aujourd’hui la trame — ou plutôt les trames complexes — de la crise politique haïtienne. Dans ce chaos ambiant, les mots n’ont plus leur sens. Les concepts juridiques et démocratiques sont travestis, cachés derrière des paravents pudiques comme on dissimulerait les mœurs légères d’un lupanar sous le transept d’une église dévote par pure bigoterie.

Devant ce spectacle, on en perd son latin et ses repères. Le citoyen et le juriste se fourvoient dans une grammaire politique inédite, écrite ex abrupto par le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et ses consorts.

« Que signifie encore la démocratie ? Est-elle toujours l’expression de la volonté du peuple ? Dans l’Haïti d’aujourd’hui, force est de constater qu’elle s’est transformée : elle n’est plus que la voie tracée par le BINUH. »

Le règne de l’extralégalité normative

Qu’est-ce qu’un régime de droit ? C’est, par définition, une méthode d’édiction des lois conforme aux règles publiques solennellement consenties par la nation, au premier rang desquelles figure la Constitution du pays. Pourtant, ce principe fondamental est aujourd’hui dénaturé. Il est troqué contre une forme d’
« extralégalité », une norme sur mesure dictée par les intérêts propres de la mission onusienne.

Le décret électoral actuel en est la preuve flagrante. Accouché en dehors de sa matrice originaire et légitime — que seul le Conseil Électoral Provisoire (CEP) est habilité à représenter —, ce texte est une œuvre extralégale. C’est un précédent dangereux, une permissivité aggravante qui fragilise un peu plus l’édifice républicain.

En tant que maître d’ouvrage de cette dynamique, le BINUH s’est précipité de saluer la publication de ce décret irrégulier. Dans un élan d’autoglorification, la mission internationale valide une décision susceptible d’envenimer une crise déjà aiguë. Désormais, la norme en Haïti n’est plus la régularité juridique, mais le bon plaisir d’une bureaucratie internationale dont les membres courent après une promotion, conditionnée à l’aboutissement d’une macabre opération électorale en
« commandite complexe et compliquée ».

« Les bonnes élections ne représentent nullement un souci majeur. Ni pour le BINUH, ni pour le PNUD, ni pour le Secrétariat général de l’ONU. »

Des élections en forme de
contrebande

Dans ce jeu de dupes, tout est fait pour les apparences. La réalisation de scrutins transparents et honnêtes n’est pas la priorité. Encore moins pour les États-Unis qui, à l’égal de leurs pairs diplomatiques (le Canada et la France notamment), perçoivent les élections en Haïti comme une vaste contrebande. Un trafic de basse facture où chaque acteur semble avoir un prix :

* Le gouvernement
* Le CEP
* Les boutiques politiques
* Les candidats
* Les électeurs

Dans ce contexte, le chômage de masse, la précarité économique chronique et la misère noire apportent un avantage comparatif non négligeable aux marchands de pouvoir.

Peu importe qu’il en résultera une crise plus profonde, plus longue, surpeuplée de cadavres. L’essentiel pour ces acteurs aura été de réaliser la transaction, de mener à bien ces joutes biaisées pour installer des « criseurs ». Ces nouveaux élus, prétendument légitimes, seront prêts à servir la cause de leurs tuteurs internationaux et non l’État ou le peuple haïtien — deux entités définitivement troquées contre le droit bancaire de la table.

L’horizon inévitable de la révolte

L’extralégalité n’a jamais garanti, et ne garantira jamais, le fonctionnement régulier d’un régime démocratique. Elle permet tout au plus de louvoyer au travers de la satrapie et du despotisme. Ce faisant, elle prépare l’avènement inexorable de la révolte populaire. Une révolution, longtemps attendue, devient nécessaire pour le renversement d’un système inique et infrahumain.

Si aucun Secrétariat de l’ONU n’a jamais aussi mal traité un État membre que la diplomatie internationale ne traite Haïti aujourd’hui, cette oppression aura au moins un mérite historique : provoquer un sursaut national.

Après les ruptures fondatrices de 1804 et de 1946, Haïti se dirige vers sa troisième grande révolution. Un mouvement imminent qui rendra enfin au peuple haïtien l’exercice plein, entier et souverain de sa dignité internationale et de son pouvoir de décision, tout en réhabilitant la primauté des valeurs morales devant les instances internationales.

« Arx tarpeia capitoli proxima » : la roche tarpéienne est proche du Capitole. Pour ma part, je n’ai pas perdu mon latin. Face à l’arrogance des décideurs actuels, j’ai choisi la figure de Marcus Manilius Capitolinus, défenseur de la plèbe romaine, leur laissant volontiers Niccolò Machiavelli (Machiavel), dont ils n’ont d’ailleurs ni l’habileté, ni la finesse.
Pierre Robert Auguste
Gonaïves, le 5 juin 2026

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