



2016–2020 : L’IMPUNITÉ EN HAÏTI N’EST PLUS UN ACCIDENT, ELLE DEVIENT UNE MÉCANIQUE…
Une République peut survivre à une crise politique. Elle peut survivre à une élection contestée et même traverser plusieurs années de violence. Ce qui devient beaucoup plus dangereux, c’est lorsque les citoyens cessent d’attendre une réponse crédible de leurs institutions. Entre 2016 et 2020, la question de l’impunité se confond de plus en plus avec celle de la capacité de l’État à protéger les personnes qui enquêtent, dénoncent ou exercent des responsabilités publiques.
Lorsque la justice tarde, que les enquêtes s’enlisent et que les familles finissent par attendre sans réponse, quelque chose de plus profond se produit. La peur cesse d’être un accident. Elle devient un climat. L’impunité cesse d’être une exception. Elle devient une mécanique.
Le 21 décembre 2017, le révérend père Joseph Simoly, vicaire de la paroisse du Sacré-Cœur de Turgeau et engagé notamment dans la lutte contre la corruption, est assassiné en plein jour à l’entrée de sa résidence, sur la route de Frères, à Pétion-Ville. Cinq personnes sont arrêtées dans le cadre du dossier et un magistrat instructeur est désigné. Pourtant, dans son rapport sur le fonctionnement de l’appareil judiciaire, le RNDDH indique que la population attend toujours les conclusions de l’enquête. Un prêtre tombe, une enquête s’ouvre, des arrestations sont annoncées, puis le temps passe. C’est déjà là que se dessine le mécanisme.
En mars 2018, le photojournaliste Vladjimir Legagneur disparaît après s’être rendu à Grand-Ravine, à Port-au-Prince, pour travailler sur les conséquences des affrontements entre la police et les gangs. Sa famille signale sa disparition et ses collègues réclament une enquête complète et transparente. Des restes humains sont retrouvés dans la zone où il avait été vu pour la dernière fois, sans que son sort ait alors été définitivement établi publiquement. Son dossier demeure l’une des grandes énigmes de cette période.
Le 10 juin 2019, le journaliste Pétion Rospide, animateur de Radio Sans Fin, est tué par balle à Portail-Léogâne, à Port-au-Prince, alors qu’il se rend chez lui. Il conduisait un véhicule appartenant à la station, clairement identifié à son nom. Le CPJ rapporte que, dans les premières investigations, il était trop tôt pour établir si son travail journalistique constituait le mobile du meurtre. Cette réserve n’enlève rien à la gravité du crime. Elle rappelle simplement qu’une enquête sérieuse doit distinguer les faits établis des hypothèses.
Puis vient le 10 octobre 2019. Le journaliste Néhémie Joseph, de Radio Méga et Panique FM à Mirebalais, est assassiné à Mirebalais, dans le département du Centre. Son corps, atteint de plusieurs balles, est retrouvé dans le coffre de son véhicule. L’UNESCO rapporte qu’il avait fait état de menaces liées à son travail journalistique et demande que toutes les personnes impliquées soient traduites en justice.
Joseph Simoly, Pétion Rospide, Néhémie Joseph. Trois assassinats documentés, trois destins brisés, trois affaires distinctes. À côté d’eux, la disparition de Vladjimir Legagneur demeure une plaie ouverte.
LA JUSTICE RECULE, LA PEUR AVANCE
Puis survient le 28 août 2020, avec l’assassinat de Monferrier Dorval, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince et professeur de droit, tué devant son domicile à Pèlerin 5, dans la commune de Pétion-Ville. Le crime provoque une onde de choc particulière parce que la victime incarnait précisément l’univers du droit et de la défense des institutions. Lorsqu’un professionnel du droit est assassiné devant sa maison, le problème dépasse la sécurité d’une personne. Il atteint la confiance collective dans la capacité des institutions à protéger ceux qui les font vivre.
L’impunité ne signifie donc pas seulement qu’un criminel échappe à une condamnation. Elle s’installe lorsque l’absence de réponse judiciaire devient suffisamment durable pour modifier le comportement d’une société. Les familles réclament justice, les médias suivent les affaires, les institutions annoncent des procédures, puis l’attention publique se déplace vers une nouvelle crise. Le temps devient alors une force politique.
LE DERNIER AVERTISSEMENT AVANT LA RUPTURE
Il serait excessif de présenter toutes les affaires de cette période comme les éléments d’un même plan criminel. Les circonstances diffèrent et plusieurs responsabilités restent à établir. Mais leur succession témoigne d’une fragilité institutionnelle profonde. Les journalistes sont exposés, les groupes armés gagnent en influence, les défenseurs du droit sont frappés, les enquêtes progressent difficilement et la confiance dans les institutions se dégrade.
Le 7 juillet 2021, l’assassinat du président Jovenel Moïse allait porter cette crise au sommet de l’État. Crime après crime, le silence avait fini par devenir le langage de l’impunité.
Écrit par :
Amos CINCIR
Ambassadeur du Royaume
Serviteur de l’Empire d’Hayti-Afrique
16 Septembre 2026
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