QUE DIT L’ÉGLISE HAÏTIENNE DU MASSACRE DE KENSCOFF ?

QUE DIT L’ÉGLISE HAÏTIENNE DU MASSACRE DE KENSCOFF ?

Par Dr Jules Casséus
Université Chrétienne du Nord d’Haïti

Introduction — Où est la voix de l’Église lorsque le peuple saigne ?

Il existe des moments dans la vie d’une nation où le silence ne peut plus être considéré comme une position neutre.

Le massacre de Kenscoff est l’un de ces moments.

Des dizaines de personnes ont été tuées. Des familles ont été endeuillées. Des maisons ont été incendiées. Des personnes ont été blessées, kidnappées ou contraintes de fuir. Derrière chaque chiffre se trouve une personne, une famille, une histoire, une vie humaine.

Devant une telle tragédie, une question s’impose :

QUE DIT L’ÉGLISE HAÏTIENNE ?

Allons-nous simplement déclarer :

« Prions pour Haïti » ?

Oui, nous devons prier.

Nous devons même prier davantage.

Mais une autre question doit immédiatement suivre :

APRÈS AVOIR PRIÉ, QU’ALLONS-NOUS FAIRE ?

Car la prière authentique ne dispense jamais de la responsabilité.

Elle nous prépare à l’assumer.

I. L’ÉGLISE DOIT D’ABORD PLEURER AVEC CEUX QUI PLEURENT

Avant les analyses politiques, avant les déclarations publiques, avant les programmes d’action, l’Église doit retrouver le ministère des larmes.

Il y a des familles qui ont perdu un père.

D’autres ont perdu une mère.

Des enfants ont perdu leurs parents.

Des parents ont perdu leurs enfants.

Des familles ont perdu leurs maisons.

Des personnes qui vivaient déjà dans la peur doivent maintenant affronter le deuil, le déplacement et l’incertitude.

Ces victimes ne doivent pas devenir de simples statistiques.

Chaque personne assassinée portait l’image de Dieu.

L’Église doit donc faire sienne l’exhortation apostolique :

« Pleurez avec ceux qui pleurent. »
— Romains 12.15

Le Corpus Christi ne regarde pas la souffrance à distance.

Il la porte.

II. « SI UN MEMBRE SOUFFRE, TOUS LES MEMBRES SOUFFRENT AVEC LUI »

Le massacre de Kenscoff constitue un test concret pour notre théologie du Corpus Christi.

Paul écrit :

« Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui. »
— 1 Corinthiens 12.26

Si cette affirmation est vraie, alors Kenscoff n’est pas seulement le problème de Kenscoff.

Kenscoff concerne Port-au-Prince.

Kenscoff concerne le Nord.

Kenscoff concerne le Sud.

Kenscoff concerne la diaspora.

Kenscoff concerne les baptistes.

Kenscoff concerne les pentecôtistes.

Kenscoff concerne les méthodistes.

Kenscoff concerne les catholiques.

Kenscoff concerne chaque communauté qui prétend servir Dieu et aimer son prochain.

Lorsqu’une partie du corps national saigne, nous ne pouvons pas continuer à vivre comme si rien ne s’était passé.

III. L’ÉGLISE DOIT PARLER

Il existe un temps pour consoler.

Mais il existe également un temps pour dénoncer.

L’Église haïtienne doit pouvoir dire clairement :

ASSEZ !

Assez d’assassinats.

Assez d’enlèvements.

Assez de maisons incendiées.

Assez de familles déplacées.

Assez d’enfants traumatisés.

Assez de communautés terrorisées.

Assez de banalisation de la mort.

Assez d’un pays où l’être humain peut être abattu comme si sa vie n’avait aucune valeur.

Dire cela n’est pas prendre une position partisane.

C’EST PRENDRE UNE POSITION MORALE.

« Tu ne tueras point » n’est pas un programme politique.

C’est un commandement moral fondamental.

IV. L’ÉGLISE DOIT INTERPELLER L’ÉTAT

L’Église ne doit pas remplacer l’État.

Mais elle doit interpeller l’État.

La protection de la vie et de la sécurité des citoyens appartient aux responsabilités fondamentales de l’autorité publique.

L’Église doit donc demander :

Quelles mesures seront prises pour protéger les populations menacées ?

Comment les communautés vulnérables seront-elles sécurisées ?

Comment les personnes déplacées seront-elles protégées ?

Comment les victimes seront-elles accompagnées ?

Comment les responsables de ces massacres seront-ils poursuivis ?

Comment restaurer une autorité publique capable de garantir la sécurité du citoyen ?

L’Église ne doit pas demander vengeance.

ELLE DOIT DEMANDER JUSTICE.

La justice protège la société.

La vengeance reproduit la violence.

V. LE CORPUS CHRISTI DOIT PASSER DE LA COMPASSION À LA RESPONSABILITÉ

Il ne suffit pas de publier un communiqué de condoléances.

Il faut agir.

Les communautés chrétiennes qui en ont les moyens devraient se mobiliser pour répondre aux besoins des survivants :

nourriture,

vêtements,

médicaments,

hébergement,

assistance aux familles déplacées,

accompagnement des enfants devenus vulnérables,

soutien pastoral,

accompagnement psychosocial,

assistance juridique lorsque cela est nécessaire.

Mais l’Église peut aller encore plus loin.

Elle possède dans son propre Corps des médecins.

Des infirmières.

Des psychologues.

Des enseignants.

Des juristes.

Des entrepreneurs.

Des travailleurs sociaux.

Des agronomes.

Des responsables communautaires.

Des universitaires.

Des professionnels de la diaspora.

Pourquoi ces compétences ne pourraient-elles pas être mises en réseau au service des communautés meurtries ?

C’est précisément à ce moment que le Corpus Christi cesse d’être seulement une doctrine pour devenir un corps vivant.

VI. KENSCOFF INTERROGE NOTRE RELIGION

Haïti ne manque pas de religion.

Nous avons des temples.

Nous avons des Églises.

Nous avons des cultes.

Nous avons des conventions.

Nous avons des campagnes d’évangélisation.

Nous avons des journées de prière.

Nous avons des prédicateurs.

Nous avons des émissions religieuses.

Mais Kenscoff nous oblige à poser une question douloureuse :

QUE PRODUIT TOUTE CETTE RELIGION DEVANT LA SOUFFRANCE DU PEUPLE ?

Si nous pouvons chanter pendant que notre peuple meurt sans que cela bouleverse notre conscience, nous devons interroger notre christianisme.

Si nous pouvons parler du salut sans nous préoccuper de la vie de celui auquel nous annonçons ce salut, nous devons relire l’Évangile.

Si nous pouvons prêcher l’amour du prochain tout en demeurant indifférents au prochain massacré, quelque chose ne va plus.

La foi chrétienne doit devenir responsabilité.

VII. OÙ EST LA VOIX PROPHÉTIQUE DE L’ÉGLISE HAÏTIENNE ?

Haïti a besoin d’une voix morale.

Non d’une nouvelle compétition entre responsables religieux.

Non d’une mobilisation destinée à démontrer la puissance numérique des Églises.

Non d’un mouvement religieux visant à conquérir le pouvoir politique.

Mais d’une conscience prophétique capable de rappeler à tous :

aux dirigeants politiques,

aux institutions de l’État,

aux élites économiques,

aux groupes armés,

à la société civile,

à la communauté internationale,

et à l’Église elle-même :

LA VIE HAÏTIENNE EST SACRÉE.

Nous ne devons jamais nous habituer aux massacres.

Nous ne devons jamais apprendre à compter les morts avec indifférence.

Vingt.

Trente.

Quarante.

Cinquante.

Puis passer au prochain événement.

Non.

Chaque chiffre possède un visage.

Chaque victime avait un nom.

Chaque personne avait une famille.

Chaque vie possédait une dignité.

VIII. L’ÉGLISE DOIT REFUSER LA BANALISATION DU MAL

L’une des conséquences les plus dangereuses d’une violence prolongée est l’accoutumance.

Ce qui nous aurait profondément bouleversés hier devient progressivement une information ordinaire.

Un massacre survient.

Nous sommes indignés pendant quelques heures.

Puis une autre nouvelle arrive.

Et la vie continue.

L’Église doit combattre cette anesthésie morale.

Elle doit rappeler constamment :

CE QUI EST DEVENU FRÉQUENT N’EST PAS DEVENU NORMAL.

Le meurtre demeure le meurtre.

L’injustice demeure l’injustice.

La terreur demeure la terreur.

La souffrance humaine demeure un scandale qui interpelle notre conscience.

IX. KENSCOFF DOIT POUSSER LES ÉGLISES À TRAVAILLER ENSEMBLE

Voici également une occasion de mettre notre théologie du Corpus Christi à l’épreuve.

Pourquoi chaque dénomination devrait-elle agir seule ?

Pourquoi ne pas mettre en commun certaines ressources ?

Pourquoi ne pas créer des mécanismes permanents d’intervention chrétienne face aux catastrophes, massacres et déplacements de population ?

Pourquoi ne pas constituer un réseau national chrétien de solidarité et de réponse humanitaire ?

Nous n’avons pas besoin d’effacer nos différences confessionnelles.

Nous avons besoin de comprendre que devant la souffrance humaine :

NOTRE RESPONSABILITÉ EST COMMUNE.

Le massacre de Kenscoff pourrait ainsi devenir, au milieu même de l’horreur, un appel à une nouvelle solidarité entre les Églises.

X. DE LA PRIÈRE À L’ACTION

L’Église doit prier.

Mais elle doit également agir.

Prions pour les victimes — et accompagnons leurs familles.

Prions pour les déplacés — et ouvrons des espaces d’accueil.

Prions pour les enfants — et protégeons-les.

Prions pour les autorités — et exigeons qu’elles assument leurs responsabilités.

Prions contre la corruption — et pratiquons nous-mêmes l’intégrité.

Prions pour la paix — et travaillons pour la justice.

Prions pour Haïti — et prenons notre part de responsabilité dans sa reconstruction.

Car la prière chrétienne authentique ne signifie jamais :

« Seigneur, fais à notre place ce que tu nous demandes de faire. »

Elle signifie aussi :

« SEIGNEUR, MONTRE-NOUS CE QUE NOUS DEVONS FAIRE ET DONNE-NOUS LE COURAGE DE LE FAIRE. »

Conclusion — Kenscoff demande à l’Église : « Êtes-vous réellement le Corps du Christ ? »

Kenscoff place notre théologie devant une épreuve.

Nous pouvons parler du Corpus Christi.

Nous pouvons enseigner le Corpus Christi.

Nous pouvons écrire sur le Corpus Christi.

Mais lorsque le corps du peuple haïtien est meurtri, une question devient inévitable :

OÙ EST LE CORPS DU CHRIST LORSQUE LE CORPS DU PEUPLE HAÏTIEN SAIGNE ?

Notre réponse ne peut pas être seulement une autre cérémonie religieuse.

Nous devons prier.

Mais la prière doit conduire à la compassion.

La compassion doit conduire à la solidarité.

La solidarité doit conduire à la responsabilité.

La responsabilité doit conduire à l’action.

Et l’action doit rechercher la protection de la vie, la justice, l’accompagnement des victimes et la reconstruction des communautés.

Le massacre de Kenscoff ne doit donc pas être seulement une tragédie que l’Église déplore.

Il doit devenir un appel que l’Église entend.

SI UN MEMBRE SOUFFRE, TOUT LE CORPS SOUFFRE AVEC LUI.

Si Kenscoff saigne, l’Église haïtienne ne peut pas rester indifférente.

Si des familles pleurent, le Corpus Christi doit pleurer avec elles.

Si l’injustice triomphe, la voix prophétique de l’Église doit se faire entendre.

Si les victimes ont besoin d’aide, les mains du Corps doivent se mettre au travail.

KENSCOFF NOUS INTERPELLE.

ÉGLISE HAÏTIENNE, QUE DIS-TU ?

Et surtout :

APRÈS AVOIR PARLÉ, QUE VAS-TU FAIRE ?

Par Dr Jules Casséus
Université Chrétienne du Nord d’Haïti.

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À propos de : Michel Hary Espoir - Formation : Licencié en Communication sociale - Profession : Professeur de Communication sociale, Journaliste, Animateur culturel, Analyste - Responsabilités : PDG du magazine Le Tout au Pluriel - Domaines d'expertise : Politique, Kabbalistes, Travail social - Contact : - Email : [email protected] - Téléphone : +509 48 43 81 36 / +509 55 48 92 39