ÉDITORIAL
Haïti face à ses démons : l’impératif d’un sursaut collectif
L’évidence est aussi douloureuse que criante : Haïti s’enfonce dans une crise systémique sans précédent. Notre tissu social s’effiloche et aucune institution ne semble aujourd’hui épargnée par le naufrage. Face à l’ampleur des chantiers et à la multiplication des maux qui rongent notre société, le citoyen est pris de vertige, ne sachant plus par quel bout commencer. Le constat est grave ; le diagnostic, alarmant.
La classe politique, censée guider la nation, est atteinte d’un mal qui la ronge jusqu’à la moelle. Devenus les principaux pourvoyeurs de corruption et de fausses promesses, les politiciens actuels affichent un cynisme déroutant.
Paradoxalement issus, pour la plupart, de la classe moyenne, ces élus — qu’ils soient magistrats, CASEC, ASEC, délégués, députés, sénateurs ou présidents — partagent une trajectoire tragique. Portés au pouvoir par des promesses de rupture et de soulagement pour un peuple en agonie, ils finissent par succomber à une devise unique : s’enrichir à tout prix par le vol et les malversations. La peur viscérale de retourner dans la misère dont ils sont sortis l’emporte sur l’intérêt général, transformant l’engagement public en un exercice de prédation individuelle.
Le pouvoir judiciaire, ultime rempart des opprimés, s’est quant à lui transformé en un marché public où la justice s’achète au plus offrant. Des juges aux commissaires du gouvernement, la corruption dicte trop souvent les sentences. Le verdict est implacable : les riches achètent leur liberté, tandis que les malheureux croupissent et s’oublient derrière les barreaux, payant le prix fort de leur pauvreté. Même la Cour de cassation, qui devrait incarner le sommet du droit et de l’équité, semble avoir coupé ses liens avec les entrailles du peuple pour s’aligner systématiquement là où se trouve l’argent.
Dans ce sombre tableau, la presse n’est pas innocente. Autrefois qualifiée de thermomètre de la société, une grande partie des médias haïtiens suscite aujourd’hui le dégoût et l’indignation. Nombre de journalistes, oubliant leur mission déontologique et la matrice populaire dont ils sont issus, participent activement à la manipulation de l’information. L’avènement des réseaux sociaux n’a fait qu’enfoncer le clou, amplifiant les dérives au détriment de la vérité.
Enfin, l’Église, qui devrait jouer un rôle clé dans l’éducation et servir de boussole morale, s’égare trop souvent dans les travers du siècle. En mêlant spiritualité, scandales financiers et compromissions politiques, elle affaiblit le dernier pilier sur lequel le peuple espérait encore s’appuyer.
Face à cette déliquescence généralisée, l’inertie équivaut à un suicide collectif. Nos faiblesses structurelles font le bonheur de nos faux amis extérieurs, qui profitent de notre vulnérabilité pour nous maltraiter.
Si nous refusons de disparaître, l’heure n’est plus aux lamentations, mais à une véritable révolution des consciences.
Citoyens haïtiens, réveillez-vous ! Il est temps de se lever pour reconstruire les fondations de notre patrie avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
Desdunes, Artibonite, Haïti
Harry Espoir Michel
Journaliste, Directeur de Le tout au pluriel magazine
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