Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun: un geste qui met l’État face à ses responsabilités

Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun: un geste qui met l’État face à ses responsabilités

_-Quand le courage d’un citoyen révèle les failles de l’État_-

Dans une Haïti où l’insécurité continue de bouleverser la vie de milliers de familles, certains gestes prennent une dimension particulière. Celui posé par Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun,à la suite du drame de Kenscoff, mérite d’être salué, mais surtout d’être analysé.
Alors que plusieurs personnes se retrouvaient dans une situation extrêmement difficile après les événements survenus à Kenscoff, Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun aurait pris l’initiative de se rendre sur place afin de contribuer à retrouver certaines personnes que des individus armés retenaient dans la zone.
Au-delà des circonstances précises qui entourent cette démarche, une chose mérite d’être soulignée : il faut du courage pour s’aventurer dans une zone dangereuse dans le but de venir en aide à des compatriotes.
Dans une société où la peur gagne progressivement du terrain, ce genre de geste rappelle que la solidarité et l’humanité n’ont pas encore disparu.
Mais ce geste pose également une question fondamentale : devons-nous vraiment attendre l’initiative d’un citoyen pour aller rechercher des personnes retenues par des groupes armés ?

*Un geste admirable, mais une responsabilité qui appartient d’abord à l’État*

Frère Luckson mérite d’être félicité pour son engagement humain. Cependant, il serait dangereux de considérer ce type d’intervention citoyenne comme une solution normale à la crise sécuritaire.
La protection des citoyens, la sécurisation des zones contrôlées par des groupes armés, la recherche des personnes disparues ou retenues contre leur gré et la libération des victimes relèvent avant tout des responsabilités des institutions de l’État.
Un citoyen peut être courageux. Il peut être solidaire. Il peut même prendre des initiatives pour sauver son prochain. Mais il ne devrait jamais être obligé de se substituer à l’État.
C’est précisément là que le geste de Frère Luckson devient plus qu’un simple acte de solidarité : il met l’État face à ses responsabilités.
Car lorsque des citoyens doivent eux-mêmes prendre des risques considérables pour retrouver d’autres citoyens, cela révèle une situation préoccupante. Lorsque les familles ne savent plus vers quelles institutions se tourner, la question de l’efficacité de l’appareil sécuritaire devient inévitable.

*Kenscoff : au-delà d’un geste, une interpellation*

Le cas de Kenscoff doit pousser les autorités à réfléchir profondément à la manière dont la sécurité de la population est assurée.
Il ne suffit pas de condamner les violences après qu’elles ont été commises. Il faut également être capable de prévenir les drames, de protéger les populations exposées et d’intervenir lorsque des vies sont en danger.
Le geste de Frère Luckson doit donc être salué, mais il ne doit surtout pas devenir un prétexte pour décharger l’État de ses obligations.
Au contraire, plus les citoyens prennent des risques pour sauver d’autres citoyens, plus l’État doit s’interroger sur son propre rôle.
Haïti a besoin de citoyens courageux, mais elle a encore davantage besoin d’institutions fortes, présentes et capables d’assumer leurs responsabilités.

*Le courage d’un homme, l’obligation d’un État*

Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun a posé un geste qui mérite respect et reconnaissance. Il a choisi d’agir alors que la peur aurait pu pousser beaucoup d’autres personnes à rester à distance.
Mais une société ne peut pas construire son système de sécurité sur le courage individuel de quelques citoyens.
Le courage de Frère Luckson est une qualité personnelle. La protection des citoyens est une obligation institutionnelle.
Voilà pourquoi son geste doit être considéré à la fois comme un acte de solidarité et comme un véritable signal d’alarme.
Aujourd’hui, il faut remercier ceux qui prennent des risques pour aider leurs semblables. Mais demain, il faut surtout travailler à construire un État capable d’empêcher que de tels risques deviennent nécessaires.

À Kenscoff, le geste d’un citoyen a peut-être contribué à redonner espoir à certaines familles. Mais il rappelle surtout une vérité que personne ne devrait ignorer : lorsque les citoyens sont obligés de faire le travail de l’État, c’est l’État lui-même qui doit rendre des comptes à la population.

Écrit par :
Clébert CETOUTE, Journaliste

Le tout au pluriel magazine nous sommes Vos yeux et vos oreilles.

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