À l’Université Quisqueya, Richard Coles change de ton… sans dévoiler le plan !

À l’Université Quisqueya, Richard Coles change de ton… sans dévoiler le plan !

À l’Université Quisqueya s’est tenue une conférence comme il s’en organise encore trop rarement en Haïti : un véritable espace de réflexion consacré au secteur privé et à la gouvernance politique.

Pour l’occasion, l’Université avait réuni un remarquable bouquet de panélistes : le recteur Jacky Lumarque, Robert Paret, le Dr Frédéric Gérald Chéry, la Dre Michèle Oriol et Richard Coles, autour d’un débat conduit avec maestria par Frantz Duval.

Les questions de l’assistance ont aussi permis de saisir quelque chose qui dépassait parfois le contenu même des interventions : à travers le tutoiement, l’usage spontané des prénoms, les références implicites et les complicités évidentes, on comprenait vite que beaucoup évoluaient dans un univers commun.

On se connaît. On se reconnaît. On s’appelle par son prénom.

C’est aussi cela, d’une certaine manière, la sémiologie sociale des élites haïtiennes : une familiarité qui révèle les proximités, les réseaux et parfois les appartenances mieux que de longs discours.

Mais passons.

Car la qualité de plusieurs interventions et la diversité des perspectives ont tout de même permis de poser une question essentielle : quelle place le secteur privé entend-il réellement occuper dans la construction politique, institutionnelle et économique d’Haïti ?

Mr Robert Paret a été technique, précis, méthodique. Mais il lâcha une phrase qui, à elle seule, méritait le déplacement : un plan qui ne prend pas Haïti en compte ne peut être viable.

Voilà qui est dit.

Le Dr Frédéric Gérald Chéry aborda la question de la gouvernance politique, même si l’on pouvait parfois se demander si le débat ne se déplaçait pas vers des considérations périphériques.

Et puis il y eut Dre Michèle Oriol.

En débatteuse redoutable, attentive aux mots comme aux présupposés qu’ils dissimulent, elle administra tour à tour à ses interlocuteurs y compris au recteur Lumarque une sorte de cure d’amincissement des illusions.

Elle rappela, implicitement ou explicitement, qu’un projet politique ne devient pas pertinent simplement parce qu’il est porté par ceux qui disposent du capital, des réseaux ou de l’expertise.

Mais, au-delà du thème général de la conférence, une intervention était particulièrement attendue : celle de Mr Richard Coles.

Le plan absent de la salle

Ces dernières semaines, les déclarations attribuées au représentant du secteur privé autour d’un projet de plan stratégique avaient suscité de nombreuses interrogations.

Il avait notamment été question d’un document préparé avec Jacques Attali et son équipe, à l’initiative de plusieurs acteurs du secteur privé. Selon des informations circulant dans le débat public, ce travail aurait coûté environ un million de dollars.

À ce prix-là, on peut légitimement espérer davantage qu’un PowerPoint bien relié.

Plus sérieusement, une telle initiative ne pouvait laisser indifférent.Qu’une composante importante de la société haïtienne décide de réfléchir à l’avenir du pays est parfaitement légitime. Elle peut même être souhaitable. Le secteur privé a le droit de produire des idées, de financer des études, de commander des expertises et de proposer une vision.

Mais dès lors que cette réflexion touche directement à la gouvernance politique, à l’architecture institutionnelle, aux prochaines échéances électorales et à la définition d’un projet national, elle cesse nécessairement d’être une simple affaire privée.

Elle devient une question publique.

Et c’est précisément là que commence le vrai débat.

Un Richard Coles plus mesuré
À Quisqueya, Richard Coles n’a pas présenté le fameux plan.
Il n’en a dévoilé ni l’ossature, ni les grandes orientations, ni les priorités économiques, institutionnelles ou sociales.

Ceux qui étaient venus pour découvrir enfin le contenu du document sont donc restés sur leur faim.

En revanche, quelque chose avait changé.

Le ton.

Richard Coles est apparu plus mesuré, plus prudent, plus souple dans sa manière de présenter le rôle du secteur privé. Le discours donnait moins l’impression d’un projet déjà ficelé quelque part, destiné à être remis clés en main à un homme providentiel ou à une équipe politique soigneusement choisie.

Il semblait davantage s’orienter vers l’idée d’une contribution appelée à s’inscrire dans une réflexion collective.

Et cette inflexion mérite d’être relevée.

Je me suis même surpris à imaginer pure spéculation de spectateur, bien entendu

que, dans quelque conversation de coulisses, Michèle Oriol lui avait peut-être rappelé une nuance essentielle : les Dominicains ont conçu leur propre plan ; Jacques Attali les a accompagnés.

La différence n’est pas sémantique. Elle est fondamentale. Car dans un pays aussi fracturé qu’Haïti, la manière dont un projet est conçu, présenté et partagé compte presque autant que son contenu.

On ne construit pas l’avenir d’un peuple en donnant le sentiment que quelques groupes économiques, quelques experts internationaux ou quelques personnalités auraient découvert, dans le secret d’un bureau, la formule du salut national.

Un plan pour qui ?

La question demeure donc entière.

Robert Paret l’a d’ailleurs posée, à sa manière : À qui appartient ce plan ?

Au secteur privé qui l’a commandité ? À un candidat qu’une partie du secteur privé serait en train de sélectionner dans une sorte de casting politique ?

À une éventuelle coalition ?

Ou à Haïti ?

La différence est immense.

S’il s’agit d’un document partisan destiné à soutenir un projet électoral particulier, il faut avoir le courage de le dire clairement.

S’il est un choix politique. Il pourrait être discuté, contesté ou soutenu, mais au moins les choses seraient nommées. S’il s’agit, au contraire, d’une proposition de politique publique destinée à nourrir la réflexion nationale, alors il faut également l’assumer et surtout l’ouvrir.

Car un plan prétendant penser Haïti ne peut durablement rester enfermé dans les bureaux de ceux qui l’ont financé.

Il doit être confronté aux universitaires, aux économistes, aux sociologues, aux anthropologues, aux collectivités territoriales, aux organisations de la société civile, aux travailleurs, aux entrepreneurs de toutes catégories, aux jeunes, aux femmes et aux communautés.

En un mot : au pays réel.

L’histoire haïtienne nous a suffisamment enseigné qu’un modèle conçu d’en haut, même par les intelligences les plus brillantes, peut s’effondrer s’il ne rencontre pas la société qu’il prétend transformer.

Le danger des solutions hors-sol

C’est ici que la question du recours à Jacques Attali prend toute son importance. Le problème n’est évidemment pas Jacques Attali lui-même.
Son expérience, son intelligence, sa culture et sa capacité de projection ne sont pas en cause.

La question est ailleurs :

Peut-on penser Haïti sans partir d’Haïti ?

Peut-on bâtir un projet de transformation nationale sans comprendre notre anthropologie politique, notre rapport ambigu à l’État, notre histoire institutionnelle, le poids de l’informel, les logiques territoriales, les hiérarchies sociales, les mécanismes de défiance, les habitudes de contournement et les fractures historiques qui traversent notre société ?

Un pays n’est pas une entreprise en difficulté que l’on réorganise à partir d’un tableau Excel.

Une nation ne se résume pas à des indicateurs macroéconomiques.

Une société possède une mémoire.

Elle possède des blessures.

Elle possède ses propres réflexes de survie, ses résistances, ses mythologies, ses traumatismes et sa culture politique.

Et Dieu sait combien certaines blessures laissées dans la mémoire populaire par les rapports historiques entre les élites économiques et le reste de la société haïtienne demeurent encore vives.

On peut trouver cette perception juste ou injuste.

Mais politiquement, elle existe.

Et ignorer une perception collective ne la fait pas disparaître.

C’est précisément pour cette raison qu’aucun plan, aussi brillant soit-il, ne peut réussir s’il reste extérieur au peuple auquel il prétend s’adresser.

La modernisation sans sociologie produit souvent de la technocratie.

La réforme sans anthropologie produit parfois du rejet.

Et le développement sans légitimité sociale finit presque toujours par produire de nouveaux échecs.

Le mérite de l’Université Quisqueya

La conférence organisée à l’Université Quisqueya mérite donc d’être saluée. Elle a permis, au moins pendant quelques heures, de sortir des slogans, des invectives, des anathèmes et de la pauvreté ordinaire du débat politique pour remettre les idées au centre.

Et dans l’Haïti d’aujourd’hui, ce n’est pas rien.

Dr Jacky Lumarque, Mr Robert Paret, Dr Frédéric Gérald Chéry, Dre Michèle Oriol, Mr Richard Coles ont contribué, chacun selon sa sensibilité, à montrer que la gouvernance ne saurait être réduite à une simple compétition pour le pouvoir.

Frantz Duval, dans son rôle de modérateur, a su maintenir le rythme et la qualité des échanges avec cette combinaison rare de maîtrise, d’écoute et de relance qui distingue les véritables modérateurs de ceux qui se contentent de distribuer la parole.

Mais au terme de cette conférence, une impression demeure.

Richard Coles a changé de ton.

Il s’est montré plus mesuré.

Plus prudent.

Peut-être même plus ouvert.

C’est déjà quelque chose.

Mais le plan, lui, est resté dans l’ombre.

Or, à partir du moment où ce document prétend participer à la réflexion sur l’avenir d’Haïti, son contenu ne peut éternellement appartenir à quelques initiés.

Il devra entrer dans l’espace public.

Être lu. Critiqué. Contredit. Amendé. Confronté au réel.

Parce qu’au fond, le problème n’est pas que le secteur privé ait un plan. Le secteur privé devrait même avoir des idées.

Le problème commencerait le jour où quelques-uns, parce qu’ils disposent de l’argent nécessaire pour commander un plan, commenceraient à croire qu’ils disposent également, à eux seuls, du droit de dessiner le pays.

Haïti n’a pas besoin d’un plan tombé d’en haut.

Elle a besoin d’une intelligence collective capable de regarder son histoire en face, de comprendre sa société et de construire avec elle.

Sinon, nous aurons peut-être un excellent document.

Mais toujours pas un pays.

Écrit par :
Yves Lafortune, PH. D (C), MAP, Avocat du Barreau de Port-Prince

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À propos de : Michel Hary Espoir - Formation : Licencié en Communication sociale - Profession : Professeur de Communication sociale, Journaliste, Animateur culturel, Analyste - Responsabilités : PDG du magazine Le Tout au Pluriel - Domaines d'expertise : Politique, Kabbalistes, Travail social - Contact : - Email : [email protected] - Téléphone : +509 48 43 81 36 / +509 55 48 92 39