ÉDITORIAL
Entre Foi et Tradition : Le Rara, ce Grand Délaissé de l’Âme Haïtienne
Par Harry Espoir Michel
Journaliste & Directeur de « Le Tout au Pluriel Magazine »
En Haïti, la Semaine Sainte n’est pas qu’une simple parenthèse liturgique ;
c’est un carrefour mystique où le sacré rencontre le profane, où la ferveur des églises s’unit à la cadence des rues. Depuis la nuit des temps, le peuple haïtien commémore la mort et la résurrection du Christ avec une intensité rare. Mais parallèlement aux cloches du Vatican, une autre voix s’élève, plus tellurique, plus ancestrale : celle du Rara.
Initialement perçu comme une célébration populaire autour de la crucifixion, le Rara est devenu, au fil des siècles, le poumon culturel du pays. C’est l’expression la plus pure de notre identité, une fête « kipipopilè » qui ne connaît aucune frontière géographique. Des sections communales reculées jusqu’aux artères des grandes villes, le pays vibre. Des Gonaïves à Desdunes, de Jean-Denis aux plaines de l’Artibonite, en passant par le Grand Nord et la cité de Saint-Louis du Nord, c’est une déflagration de couleurs, une panoplie de déguisements et une chorégraphie sociale unique au monde.
Pourtant, derrière ce miroitement culturel se cache une réalité révoltante : l’abandon systématique de l’État. Comment expliquer que cette richesse immatérielle, qui fait l’orgueil d’Haïti ici et « a yè » (à l’étranger), soit traitée avec autant de mépris par nos dirigeants ? De Léogâne à Jacmel, de Port-de-Paix aux Cayes, de Jérémie à Fort-Liberté, le constat est le même : l’État est aux abonnés absents.
À Desdunes, comme ailleurs, le Rara ne survit que grâce au souffle de la diaspora. Ce sont nos frères et sœurs de l’extérieur qui, par leur « bourad » (soutien), maintiennent à bout de bras ces bandes qui font pourtant la fierté du terroir. Il est inacceptable que le patrimoine d’un peuple repose sur la seule charité de ses émigrés pendant que les institutions officielles font preuve d’une passivité déconcertante.
En tant que journaliste et citoyen engagé, je pose la question : à quoi sert un État s’il n’est pas capable de protéger et de promouvoir ce qui nous définit ? Le Rara n’est pas qu’un simple divertissement ; c’est un pilier de notre économie locale et de notre cohésion sociale.
Il est temps que l’État haïtien sorte de sa léthargie et accorde à nos traditions la valeur et le respect qu’elles méritent. Respecter notre culture, c’est respecter le peuple. Ignorer le Rara, c’est amputer Haïti d’une partie de son âme.
Par Harry Espoir Michel
Journaliste & Directeur de « Le Tout au Pluriel Magazine »
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