GUY MALARY ET ANTOINE IZMÉRY, 33 JOURS D’INTERVALLE ET DES DÉCENNIES D’IMPUNITÉ EN HAÏTI





En Haïti, certains assassinats traversent les décennies sans que la vérité judiciaire soit établie à la hauteur de leur gravité. Guy Malary et Antoine Izméry sont de ceux-là. Le 11 septembre 1993, Antoine Izméry, homme d’affaires, militant politique et proche de Jean-Bertrand Aristide, était assassiné à Port-au-Prince. Trente-trois jours plus tard, le 14 octobre 1993, François Guy Malary, avocat et ministre de la Justice en fonction, était à son tour assassiné à Turgeau avec son chauffeur et ses gardes du corps.
Deux hommes, deux crimes, trente-trois jours d’intervalle, puis des décennies de questions et d’impunité. Il ne s’agit pas de prétendre qu’ils relèvent d’une même affaire. Les contextes et les responsabilités diffèrent. Mais leur proximité, suivie de tant d’autres assassinats retentissants, impose une question que la République ne peut éternellement repousser. Que vaut une justice qui conserve la mémoire de ses victimes mais peine à établir les responsabilités lorsque les preuves permettent de les rechercher ?
Le paradoxe est particulièrement cruel pour Guy Malary. L’aérogare domestique de Port-au-Prince porte aujourd’hui son nom. Cette infrastructure nationale rappelle le destin d’un ancien ministre de la Justice assassiné dans l’exercice de ses fonctions. Le nom est resté. Haïti sait baptiser ses lieux du nom de ses morts et conserver les plaques. Lorsqu’il faut aller jusqu’au bout, le temps devient l’allié des silences.
QUAND LE MINISTRE DE LA JUSTICE TOMBE, C’EST LA RÉPUBLIQUE QUI EST MISE À L’ÉPREUVE
Le 11 septembre 1993, Antoine Izméry était à l’église du Sacré-Cœur de Turgeau pour assister à une messe consacrée à la commémoration de l’attaque perpétrée contre Jean-Bertrand Aristide en 1988. Des hommes armés l’ont forcé à sortir de l’église avant de l’abattre à l’extérieur. Des témoins ont rapporté la présence de policiers dans le secteur, sans intervention permettant d’empêcher le meurtre. Celui qui s’exposait publiquement pour défendre une cause politique fut ainsi arraché à un lieu de prière et exécuté en plein jour. En Haïti, même l’église n’a pas toujours été assez sacrée pour protéger celui que certains voulaient faire taire.
Trente-trois jours plus tard, François Guy Malary était assassiné à son tour. Son véhicule fut pris pour cible à Turgeau alors qu’il venait de quitter son ministère. Il fut tué avec son chauffeur et ses gardes du corps. La Commission interaméricaine des droits de l’homme a suivi cette affaire et relevé de graves manquements de l’État concernant le droit à la vie, les garanties judiciaires et la protection judiciaire de sa famille. Malary travaillait notamment sur une réforme destinée à séparer la police des forces armées et à mettre en place une force policière indépendante. En le tuant, on ne frappait pas seulement un homme. On frappait une fonction, une institution et une volonté de réforme de l’État.
Le 28 mars 1995, Mireille Durocher-Bertin, avocate et femme politique connue pour son opposition à Jean-Bertrand Aristide, était assassinée en plein jour à Port-au-Prince avec son client Eugène Baillergeau. Les deux se trouvaient dans un véhicule lorsqu’ils furent pris pour cible. L’affaire suscita de graves interrogations et fit notamment intervenir des agents du FBI. Plusieurs hypothèses furent examinées, mais les responsabilités n’ont jamais été établies judiciairement de manière définitive. Là encore, une famille resta avec des questions que les années n’ont pas effacées.
Le 3 avril 2000, Jean Léopold Dominique, journaliste, commentateur politique et directeur de Radio Haïti Inter, était assassiné dans la cour de sa station. Il venait d’arriver pour préparer son émission du matin lorsqu’un homme armé pénétra dans l’enceinte et lui tira dessus. Jean-Claude Louissaint, le gardien de la station, fut également abattu. La mort de Jean Dominique allait devenir l’un des symboles les plus terribles de l’impunité frappant la presse haïtienne. La question ne concerne donc pas seulement celui qui a tiré, mais aussi ceux qui ont pu croire qu’un journaliste et un gardien pouvaient être tués sans que la vérité finisse par s’imposer.
Le 10 juillet 2005, Jacques Roche, journaliste, poète et responsable culturel du quotidien Le Matin, était enlevé à Nazon, à Port-au-Prince. Ses ravisseurs réclamaient une importante rançon. Quatre jours plus tard, il était retrouvé mort dans la capitale, menotté et portant des traces de torture. Les circonstances de son enlèvement et de sa mort ont nourri de nombreuses interrogations, sans que le mobile puisse être établi avec certitude. Une fois encore, la société haïtienne fut confrontée à un crime dont les réponses n’ont pas été à la hauteur des questions.
Puis, le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse, président de la République en exercice, était assassiné dans sa résidence privée à Pèlerin. Un commando comprenant notamment d’anciens militaires colombiens et des alliés haïtiens pénétra dans la résidence présidentielle. Le président fut tué par balle et son épouse, Martine Moïse, grièvement blessée. Des procédures judiciaires menées notamment aux États-Unis ont établi l’existence d’une conspiration ayant évolué d’un projet de kidnapping vers l’assassinat du président. Il faut distinguer les responsabilités judiciairement établies des accusations qui continuent de circuler. Mais le fait demeure. Même la fonction présidentielle n’a pas suffi à protéger un chef de l’État dans sa propre résidence.
Ces crimes appartiennent à des périodes et à des configurations de responsabilité différentes. Ils ne constituent ni une seule affaire ni une seule conspiration. Mais leur succession raconte quelque chose que la République ne peut plus ignorer. Izméry fut arraché à une église. Guy Malary fut abattu en quittant son ministère. Mireille Durocher-Bertin et Eugène Baillergeau furent tués en pleine journée. Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint furent assassinés dans une station de radio. Jacques Roche fut enlevé puis assassiné. Moïse fut tué dans sa résidence présidentielle. Les lieux changent, les années passent, les victimes changent, mais la question demeure. Qui répond du crime lorsque les armes se taisent et que les caméras s’éteignent ?
C’est là que le dossier Guy Malary prend toute sa gravité. Son assassinat frappait celui qui incarnait, dans l’appareil gouvernemental, l’autorité judiciaire. Il travaillait sur une réforme visant notamment à renforcer la séparation entre la police et les forces armées. Le Conseil de sécurité des Nations unies soulignait alors son rôle dans la préparation d’un projet de loi concernant cette séparation et la constitution du futur corps de police. Le crime dépassait donc la personne. Il touchait l’État.
Et voici l’ironie noire de cette histoire. L’homme chargé de défendre la justice a été assassiné. Des décennies plus tard, son nom a été donné à l’aérogare domestique de Port-au-Prince. Mais un nom sur une aérogare ne constitue pas un verdict. Une plaque ne remplace pas une enquête. Une cérémonie ne remplace pas une condamnation. Un hommage institutionnel ne saurait devenir le substitut commode de la vérité judiciaire. La République peut honorer un mort sans avoir répondu aux questions posées par sa mort.
La Commission interaméricaine des droits de l’homme avait pourtant relevé les manquements de l’État dans le dossier Guy Malary et appelé à une enquête permettant d’établir les responsabilités et de punir les responsables. À l’approche des trente-trois ans de son assassinat, le contraste demeure brutal. Le nom est affiché, prononcé, transmis. La vérité judiciaire semble chercher son chemin. C’est ainsi que la mémoire peut survivre pendant que les dossiers meurent.
Tuer un ministre de la Justice, c’est défier la loi. Lorsque les preuves le permettent, une justice digne de ce nom doit remonter des exécutants vers ceux qui ont organisé, commandité, financé, facilité ou protégé le crime. Elle doit distinguer les responsabilités établies des accusations, les exécutants des commanditaires et les complices des protecteurs. Une justice qui s’arrête trop tôt laisse une partie de la vérité dans l’ombre. Et l’ombre, en Haïti, a eu beaucoup trop de temps pour s’installer.
TROIS DÉCENNIES DE CRIMES, TROIS DÉCENNIES DE QUESTIONS SANS RÉPONSE
Guy Malary, Antoine Izméry, Mireille Durocher-Bertin, Eugène Baillergeau, Jean Dominique, Jean-Claude Louissaint, Jacques Roche et Jovenel Moïse ne racontent pas une seule histoire criminelle. Ils racontent, à travers des dossiers distincts, une histoire plus vaste. Celle d’un État qui peine à transformer le crime en vérité judiciaire et la vérité en responsabilité. L’impunité devient alors plus dangereuse que le crime lui-même. Le crime tue une personne. L’impunité atteint toute une société. Elle détruit la confiance, décourage les témoins, fragilise les enquêtes et nourrit le cynisme. Elle finit par installer l’idée empoisonnée que certains crimes seraient trop puissants, trop anciens ou trop sensibles pour recevoir toute la justice qu’ils exigent.
Lorsque cette idée s’installe, le criminel n’a même plus besoin de gagner. Il lui suffit d’attendre. Attendre que les gouvernements changent, que les magistrats passent, que les témoins vieillissent, que les familles s’épuisent, que les dossiers prennent la poussière et qu’un nouveau scandale chasse l’ancien. Attendre que l’horreur devienne familière. Voilà peut-être la victoire la plus sinistre de l’impunité. Elle ne consiste pas seulement à empêcher la justice de condamner. Elle consiste à apprendre à une société à vivre avec son absence.
Une République ne peut accepter indéfiniment cette logique. Lorsqu’un assassin peut espérer que le temps effacera les traces, que les témoins se tairont et que les familles finiront par s’épuiser, l’impunité envoie un message terrible. Le crime peut survivre à ses victimes et, lorsque l’État renonce à poursuivre les responsabilités, survivre aussi à ceux qui l’ont commis.
Trente-trois ans après l’assassinat d’Antoine Izméry et à l’approche des trente-trois ans de celui de Guy Malary, la question n’est pas de savoir si Haïti se souvient. Haïti se souvient. La question est plus dérangeante. Haïti est-elle capable de rendre justice à ceux dont elle prétend honorer la mémoire ? Le véritable hommage à Malary ne consiste ni dans une cérémonie ni dans un nom inscrit sur une infrastructure publique. Il consiste à refuser que son assassinat soit absorbé par l’oubli. La justice n’est pas une faveur accordée aux morts. Elle est une obligation imposée aux vivants.
Guy Malary a un nom dans une aérogare. Antoine Izméry demeure dans la mémoire de ceux qui refusent l’oubli. Durocher-Bertin, Baillergeau, Dominique, Louissaint, Roche et Moïse ont chacun leur histoire, leur famille et leur dossier. Aucun monument, aucune plaque et aucun discours ne peut fermer définitivement une affaire tant que la vérité judiciaire demeure incomplète. Une République ne peut demander aux familles de se contenter du souvenir lorsque ce qu’elles réclament porte un autre nom. Ce nom est justice.
Une nation qui honore ses victimes sans poursuivre avec détermination les responsabilités que les preuves permettent d’établir finit par produire une mémoire décorative et une justice de façade. Une République ne devient pas forte parce qu’elle enterre ses morts avec des discours. Elle devient forte lorsqu’elle établit la vérité, poursuit les responsabilités prouvées et refuse de laisser l’impunité devenir la loi des plus puissants. Combien de temps encore une République pourra-t-elle honorer ses morts tout en laissant la justice courir derrière leur mémoire ?
Écrit par :
Très Honorable Amos CINCIR
Ambassadeur du Royaume
Serviteur de l’Empire d’Hayti-Afrique
12 Septembre 2026
Le tout au pluriel magazine nous sommes Vos yeux et vos oreilles.
Le tout au pluriel Magazine Magazine socio-culturel