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 » Mémoire Insoumise  »

Le 14 août 1791, dans le silence moite des collines du Nord de Saint-Domingue, des esclaves affamés de liberté se rassemblèrent dans le secret le plus absolu pour organiser ce que les manuels d’histoire hésitent à nommer clairement le Congrès de Bois Caïman ou de Kay Imam. Les colons de l’époque avaient préféré réduire cette rencontre à une soirée de sauvages, jusqu’à ce que la prétendue civilisation sente le goût amer de la liberté servie par les insurgés. À la fois politique et rituelle, cette mobilisation concrétisa l’alliance des chefs marrons et des esclaves de diverses plantations. Les participants firent un pacte historique de briser leurs chaînes et de porter la guerre jusqu’au cœur du système esclavagiste.

Dutty Boukman et Cécile Fatiman, prophètes de l’insoumission, brandissaient la promesse de liberté comme un flambeau sacré. Dans l’ombre d’un Conseil clandestin, ils forgeaient une démocratie radicale où chaque voix résonnait comme un serment, où chaque décision scellait le destin pour conquérir la liberté ou embrasser la mort. Ils incarnaient le lien mystique et la résistance spirituelle des opprimés. Ensemble, ils surent transformer la peur en énergie révolutionnaire et les craintes individuelles en pacte collectif. Leur serment fut à la fois un rituel et une déclaration de guerre contre un ordre inhumain, la première ligne d’un front que les armées coloniales n’avaient pas prévu. Ce Congrès fut la praxis de la révolution, le triomphe de l’intelligence collective, de la solidarité ; le laboratoire clandestin de stratégie de la première lutte anti-esclavagiste moderne.

Immédiatement après, les plantations s’embrasèrent, la peur changea de camp et le monde colonial vacilla. Ce n’était pas la fureur aveugle ; la violence devint justice, organisation et intelligence politique. Les esclaves convoquaient leurs forces invisibles ; loas, ancêtres et courage collectif pour pulvériser cet ordre inhumain et inventer la liberté.

Face à eux, l’Église applaudissait les maîtres, bénissait les fouets et transformait la religion en alibi sacré du crime et de l’oppression. Dans les villes de Petit-Goâve, Port-au-Prince, Cap-Haïtien, Ouanaminthe…, Notre-Dame est honorée comme patronne officielle d’Haïti, sacralisée par les autorités. Mais derrière cette consécration se cache la manipulation de transformer la foi en instrument de domination, ériger une figure sacrée qui couvre les crimes au lieu d’éclairer la conscience collective. Récemment encore, Lesly Voltaire, président du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), s’est rendu au Vatican pour se prosterner devant le pape, implorant Notre-Dame de délivrer Haïti de l’emprise criminelle des gangs-milices. Une supplique pathétique demandant à la Vierge de réparer ce que l’État, complice et soumis, organise lui-même.

La religion officielle et l’imaginaire populaire s’entrelacent avec ironie, parfois même avec un éclat de révolte. Le 15 août, dans les hounfò, ce n’est pas la figure soumise imposée par l’Église qu’on invoque, mais Zili Dantò ou Zili Freda ; le peuple se réapproprie ainsi le sacré. Le Vodou transforme la Vierge en loa militant, incarnation du courage, de la défense et de la justice. Le lien entre Notre-Dame et Zili n’a rien d’une curiosité folklorique ; il révèle la capacité des symboles à être retournés contre ceux qui les instrumentalisent. La mémoire des insurgés et des opprimés demeure une force vivante, défiant les hiérarchies et réaffirmant le droit de penser, de résister et d’agir.

Deux siècles après Bois Caïman, ou Kay Imam, nous voilà de nouveau à genoux, non pas devant les loas de la liberté, mais devant la Vierge des colonisateurs. On aurait pu croire que le courage, la lucidité et la conscience politique étaient devenus l’héritage naturel d’un peuple forgé dans le feu de l’insurrection. Mais les élites répugnantes qui tiennent toujours Haïti en otage préfèrent la servitude dorée à la liberté conquise. Le pacte de sang des insurgés a été trahi, et désormais les indulgences s’achètent au prix fort : quelques messes, payées avec les millions volés au peuple pour blanchir les crimes politiques.

Neuf misérables de la pègre officielle, déguisés en Conseil Présidentiel de Transition (CPT) que la population surnomme déjà l’« organe des Truands », n’ont rien trouvé de mieux pour couvrir leur dilapidation que de transformer leur hold-up en procession. Cent millions de gourdes pour les fêtes de Notre-Dame ! Le culte marial devient ainsi la caissière céleste des bamboches officielles.

Les trois mousquetaires de la combine dévoilée arpentent le Nord et le Nord-Est. Louis Gérald Gilles, artisan en chef de l’opération « Mains basses sur la BNC », est accueilli avec les honneurs réservés à un chef d’État. Voilà le vrai sacre, celui du vol sanctifié ! Les pieuses fidèles murmurent qu’au Cap et à Ouanaminthe, Notre-Dame serait plus vertueuse qu’ailleurs. Désormais, les saints semblent devenus notaires de l’impunité. Ils absoudraient les crimes, blanchiraient les fortunes et garantiraient une retraite céleste à ceux qui plongent la nation en enfer.

Smith Augustin, conseiller-président et membre du gang LGG, spécialisé en braquage, ne fait qu’assouvir ses frustrations. Revenu de ses lunes de miel comme un paon ridicule, escorté par son page, le consul haïtien de Dajàbon, il a paradé au bal Nu Look, trônant au milieu de ses gorilles, exhibant un pouvoir prétendument illimité. À sa sortie, ses brutes ont fait parler la poudre, frappant et humiliant Lapierre A. pour avoir osé nommer la vérité : « Voici un braqueur ! » Le peuple, muselé, regarde et dans le silence accumule sa colère.

Incroyable mais vrai ! Le cri d’indignation s’est rapidement mué en monnaie d’échange. À peine les gifles des agents de l’USGPN avaient-elles laissé leur empreinte sur la joue de Lapierre A. que le bal de la réconciliation commençait déjà. Victime et bourreau, attablés comme de vieux complices, ont ficelé un accord pour le retour triomphal de l’homme humilié au bureau de l’Immigration de Ouanaminthe. Certains chuchotent qu’au-delà du baume administratif, une petite pluie d’espèces sonnantes et trébuchantes aurait adouci la douleur.

Haïti est devenu le comptoir mondial du marché noir de la dignité, dans la nouvelle économie politique du CPT. La douleur s’achète, l’humiliation se vend, et les bourreaux deviennent partenaires d’affaires. À force de laisser nos soufflets se transformer en devises et nos blessures en ristournes, nous restons prisonniers de cette économie des gifles. Chaque jour, nous sommes frappés par les memes mains de l’État-gang, des gangs-milices et de leurs maîtres étrangers.

. 234 ans de mémoire

Célébrer les 234 ans de Bois Caïman, ou de Kay Imam ne consiste pas simplement à honorer le passé, mais déclencher l’action, les symboles en armes, et l’histoire en guide pour un Haïti qui ose se libérer des carcans politiques, sociaux et spirituels qui l’écrasent encore. Que ces commémorations deviennent le point de départ d’une nouvelle révolution de conscience et de courage, pour que l’esprit de Bois Caïman, ou de Kay Imam continue de hanter ceux qui, hier comme aujourd’hui, croient pouvoir ignorer la puissance du peuple.

Assez de compromis ! Assez de servitude ! L’histoire se venge des peuples qui se résignent et tolèrent l’injustice.

Grand Pré, Quartier Morin, 15 août 2025

Écrit par :
Hugue CÉLESTIN

Membre de :
– Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

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À propos de : Michel Hary Espoir - Formation : Licencié en Communication sociale - Profession : Professeur de Communication sociale, Journaliste, Animateur culturel, Analyste - Responsabilités : PDG du magazine Le Tout au Pluriel - Domaines d'expertise : Politique, Kabbalistes, Travail social - Contact : - Email : [email protected] - Téléphone : +509 48 43 81 36 / +509 55 48 92 39
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