Haïti-Développement:
Ces clivages qui entravent
le développement national.
Il est une connaissance commune que l’une des caractéristiques de la plupart des pays sous-développés est l’instabilité politique. Coups d’État, assassinats politiques, élections frauduleuses, manifestations violentes intempestives, contestations politiques et grèves répétées, arrestations, répressions politiques et dépenses militaires excessives figurent parmi ces principales expressions. À des degrés différents, bien sûr. Malheureusement, Haïti n’échappe pas à ce cancer de l’instabilité politique, avec des conséquences néfastes sur le progrès économique. L’analyse de l’évolution du taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) réel depuis l’année 1970 laisse augurer une forte corrélation négative entre les turbulences politiques survenues au cours de cette période et la croissance économique, ce, conformément aux résultats de l’étude d’Alberto Alesina et de ses coauteurs intitulée «Political Instability and Economic Growth», publiée en juin 1996 dans le « Journal of Economic Growth ».
Le continent africain est reconnu comme la région du monde la plus affectée par les conflits armés ou les crises politiques entrainant la guerre et qui créent l’instabilité politique. Un nombre important de pays africains ont été touchés par une forme ou une autre de conflits entre les premières indépendances (début des années 1960) et le début des années 1990. Dans l’analyse de ces conflits politiques africains, la variable explicative la plus déterminante et la plus fréquemment relevée par les chercheurs demeure l’ethnicité.
Fort heureusement, en Haïti, il n’existe pas beaucoup d’ethnies comme c’est le cas dans de nombreux pays africains. Par contre, il existe chez nous beaucoup de conflits apparents, parfois superficiels, qui nuisent à la cohésion sociale nécessaire au décollage économique. Sans prétention d’exhaustivité, on peut citer les clivages mulâtres/noirs, bourgeois/pauvres, citadins/paysans, intellectuels/analphabètes, protestants/catholiques, protestants/vodouisants, catholiques/vodouisants, makout/lavalas, etc. Ces clivages ne facilitent nullement le progrès économique.
Les préjugés de couleur ont été toujours présents dans l’histoire d’Haïti. Au lendemain de l’indépendance, les mulâtres se présentaient comme des héritiers légitimes des colons. Ils s’opposaient à une répartition équitable de la richesse collective, en particulier la terre. L’empereur Jean-Jacques Dessalines était venu à la rescousse des anciens esclaves noirs, les démunis, en ces termes : « Et les pauvres Noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien?». En 2024 encore, la majorité de ces Noirs n’ont toujours rien. À certains moments de l’histoire, les mulâtres se sont attribué l’ensemble des privilèges existants. Résultat : Haïti est le pays le plus pauvre de la région Amérique latine et Caraïbe et parmi les pays les plus pauvres du monde.
En 2023, Haïti avait un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 1 694.1 dollars américains et un indice de Gini de 41.1 (qui mesure le niveau de l’inégalité des richesses), selon les données de la Banque mondiale. La valeur de l’indice de développement humain (IDH) d’Haïti pour l’année 2022 s’élevait à 0.552, ce qui place le pays dans la catégorie de développement humain moyen. Haïti était classée au 158e rang sur 193 pays et territoires dans le classement des Nations Unies, publié en mars 2024.
En réaction à la prédominance des mulâtres (mulâtrisme), il y a eu le noirisme, cette idéologie politique populiste de la fin des années 1920 en pleine occupation américaine. Le noirisme prônait une valorisation de l’héritage africain en Haïti et un contrôle total de l’État par la majorité populaire noire. François Duvalier en était un des théoriciens. Devenu président et dictateur sanguinaire, il avait certes facilité l’accès de quelques membres de la masse défavorisée à certains services de base longtemps demeurés inaccessibles, mais il a aussi massacré des familles noires et bourgeoises.
L’antagonisme était rendu à un point tel que le célèbre footballeur haïtien Philippe Vorbe, dans son jeune âge, avait essuyé un refus catégorique à sa demande d’intégrer le Racing club haïtien. Motif : « Milat pa jwe nan Racing», a confié récemment la victime à l’ancien sénateur et chroniqueur sportif Patrice Dumont. Justement, les clivages empêchent le pays de profiter des compétences et des talents de tous ses fils, sans distinction aucune. Le conflit mulâtre/noir prend souvent la forme de la rivalité bourgeois/pauvres, nèg anwo/nèg anba.
Le clivage citadins/paysans (nèg la vil / nèg an deyò) se manifeste à divers niveaux. D’abord, entre Port-au-Princiens et les résidents des autres chefs-lieux de départements. Ensuite, entre les résidents de ces chefs-lieux et de ceux des bourgs. Et enfin, entre les habitants de ces bourgs et de ceux des sections communales. Par exemple, les natifs du centre-ville du Cap-Haïtien aiment préciser qu’ils sont nés à la rue H ou à la rue 18, pour se distinguer de ceux qui sont nés en dehors de la ville. À Port-au-Prince, les natifs vous diront avec fierté qu’ils sont nés à l’Hôpital général ou l’hôpital du Canapé-Vert, en ignorant toute la charge discriminatoire que cela comporte.
Aujourd’hui encore, certains intellectuels regardent les analphabètes de haut, avec condescendance. Il est difficile de comprendre que jusqu’à récemment, les services de justice étaient offerts uniquement en Français, au grand dam de la majorité nationale. Le juge, l’avocat, le ministère public admettaient qu’il était normal de condamner un alphabète qui n’avait rien compris à son procès réalisé dans la langue de Molière ! L’enseignement était dispensé en français à des fils de paysans qui n’y comprenaient rien. L’embryon de service public était fourni en français à des analphabètes qui n’avaient jamais fréquenté l’école.
Les clivages religieux demeurent encore très marquants. Au départ, c’étaient les catholiques qui tentaient de convertir les vodouisants. On se souvient de la fameuse campagne « rejete » qui n’avait pas vraiment affaibli l’influence du vodou, voire diminuer l’ampleur du syncrétisme religieux. Puis, est venu le temps des croisades protestantes qui partent en guerre contre les catholiques et les vodouisants. J’ai en tête ce jeune homme qui devait assister aux funérailles de la mère d’un de ses camarades de classe à l’église Sainte-Anne, au bas de la ville. Il a plutôt passé tout le temps sur la place publique d’en face. Quand on lui a demandé pourquoi il n’entrait pas, il a répondu que l’Église catholique est dédiée au diable, il ne fallait pas y pénétrer. Il était très sûr de son affirmation. Quand au culte du vodou, la majorité des leaders protestants le considère comme le mal à éradiquer, créant un malaise profond entre les adeptes des deux religions.
On ne saurait négliger les conséquences néfastes des clivages politiques. Les plus récentes de la période post-86 demeure la rivalité PHTK/Lavalas qui a pris le relais de la rengaine Makout/Lavalas qui, lui-même, avait succédé à la plus vieille querelle gauche/droite. Les rivalités politiques ont provoqué des troubles politiques importants au pays, même si l’on a connu des personnalités politiques qui se faufilent allégrement d’un camp à l’autre.
Autant de clivages qui contribuent à créer une société d’exclusion. Les différents groupes s’excluent à tour de rôle en créant des institutions extractives et exclusives. Tout le contraire des institutions inclusives nécessaires au décollage économique national. Les mulâtres excluaient les Noirs qui, à leur tour, ont tenté de réduire l’influence des mulâtres. Les chrétiens ont essayé d’exclure les vodouisants. Les citadins se croyaient supérieurs aux paysans. Et chaque groupe dominant s’octroyait des privilèges au détriment de l’autre qui attend le bon moment pour riposter et/ou se révolter. On a connu des épisodes historiques où des groupes armés marchaient sur Port-au-Prince pour s’accaparer du pouvoir politique. Ces clivages constituent l’un des moteurs de l’instabilité politique chronique qui entrave la croissance et le développement économique national.
Évidemment, tous les pays font face à certaines formes de clivages. La meilleure façon de les neutraliser est de construire des institutions inclusives fortes. L’expérience de Donald Trump aux États-Unis d’Amérique est un exemple éloquent. Il a tenté de n’en faire qu’à sa tête au mépris des règles de droit; mais à chaque fois, il a été rappelé à l’ordre par une institution républicaine. L’école devra jouer un rôle important dans la lutte contre ces préjugés et clivages. Mais, malheureusement, il a contribué à les perpétuer. Il s’agit là d’un mal profond à corriger.
Écrit
Thomas Lalime
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