Haïti-Culture/Littérature/LE BIEN ET LE MAL: Le tout nouveau thème littéraire de Marnatha I. TERNIER dans le receuil  » LA TRANS DES MASQUES « 

J’ai écouté vos différentes interventions avec une attention soutenue. J’ai trouvé certaines d’entre elles très denses et d’autres très esthétiques. À mes yeux, d’autres ont affiché une allure sociale, poétique, politique, spirituelle ou mystique. Mais elles sont toutes, on ne peut plus, lumineuses et enrichissantes. La vérité c’est que toutes les éthiques présupposent une certaine sensibilité morale qui, d’une façon ou d’une autre, a façonné de manière remarquable les religions. Ou plutôt, a contrario, les éthiques puisent leur source dans cette morale. André Comte Sponville croit qu’il existe incontestablement, un lien étroit, douloureux et illimité entre la morale et la religion. Cette dernière, en effet, vient du mot latin religio dont le verbe religare signifie relier. La religion représente donc le maillon qui relie la communauté et ses membres entre eux et à un être suprême. Les éthiques qui imposent un commandement à l’agir humain trouvent leur source directement dans les légendes bibliques. On n’a qu’à penser aux dix commandements et au Sermon sur la montagne. C’est Dieu lui-même qui, en présence du peuple sur le mont Sinaï, a gravé ce code éthique sur les Tables de la Loi et l’a délivré à Moïse. Il l’avait accompli après l’exode des Israélites d’Égypte. Moïse est né en Égypte des œuvres d’Amram et Yokébed, couple de la tribu juive de Lévi. Il est le premier personnage biblique à être nommé « Homme de Dieu» et le seul à avoir contemplé la face de Dieu. « Sous la dictée de Dieu», il écrira un ensemble de lois religieuses et sociales réputées «Lois naturelles». DRAFT Moïse aurait donc remis à Israël deux décalogues : 380 LA TRANSE DES MASQUES Un décalogue rituel Et Un décalogue éthique. Il sied de noter que « le premier et le plus grand de ces commandements » traite de l’amour envers le Seigneur. Il ordonne : «Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. » Le second, semblable au premier, convie à aimer son prochain comme soi-même. À l’origine de la spiritualité, on découvre l’amour, le maîtremot. Il représente le fondement même de la vie, le socle sur lequel repose la société. L’intérêt que l’humanité porte à ce sujet aussi considérable qu’intéressant transcende le temps et les cultures. Doté de grandes vertus, ce mot se veut fort, agréable et efficace. Il n’est nullement exagéré de dire que l’amour reste et demeure bien plus complexe qu’un phénomène psychologique ou bio- chimique. C’est une émotion que nous avons tous ressentie, remise en question, blâmée, maudite, adulée. Et quelquefois, il nous fait perdre l’appétit et le sommeil… Ce sentiment a le pouvoir d’affecter notre humeur, notre comportement et notre bien être mental. Cette énigme, difficile à appréhender et à distinguer, dicte carrément notre façon d’agir et d’interagir avec le monde. La résoudre nécessiterait même une approche multidisciplinaire. La réalité est que quand il existe vraiment, quand on se donne tout entier et sans condition et sans calcul, on peut être sûr d’avoir bien agi. À présent, voici le hic : comment s’assurer de sa présence. Ainsi, pour mieux s’approprier ce sentiment, on serait tenté de faire appel à la science pour essayer de mieux identifier les différents types d’amour. Le plus connu est Éros, le dieu de la mythologie grecque de l’amour passion, de l’amour charnel, centré et focalisé sur le moi, l’amour «Éros » étant totalement DRAFT distinct du dieu de la sexualité. 381 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL On parle surtout d’amour Éros ou de l’idéalisation de l’amour. Il est souvent — et pour cause — qualifié d’amour possession. La raison en est que quand l’être aimé nous manque, quand on est éperdument amoureux, on se sent désaxé. Flav de Gabel décrit ce sentiment comme «dwòg mwen». De son côté, Mac D et Trouble Boy, dans une aubade portant la signature de «Harmonik», chantant sans utiliser la langue de bois, le qualifient de «Pwazon».

Nico Millet du groupe «Enposib » est allé un peu plus loin. Il a cru bon de faire appel à un « bòkò », en vue de s’échapper de ce qu’il pense être la possession d’un «mauvais esprit ». Pour lui, on est toutes et tous possédés par un esprit malin, un mystère. Laissons, un moment, parler la science. Il s’agit de la libération par le cerveau de la dopamine, cette hormone du bien-être, acteur clé de la phase d’attraction et de satisfaction chez tout être humain. Elle invite l’individu à rechercher de la compagnie, à se réunir et à se fondre pour ne plus faire qu’un avec sa côte. C’est comme s’il s’agissait d’un amour qui prend beaucoup plus de place qu’il n’en donne en réalité. En plus, il semble tirer ses ressources de ce qu’apporte l’autre. Au bout du compte, on se sent obsédé et on a souvent du mal à s’en affranchir. L’Éternel Dieu s’est servi d’une des côtes d’Adam pour créer Ève. Cet acte aurait amené celle-ci à désirer cette présence de l’autre comme une envie obsédante. Cette obsession explique la raison pour laquelle l’amour peut ressembler à une dépendance. Aussi a-t-il le pouvoir de nous conduire dans l’euphorie, nous sentant même dans un autre monde. En un rien de temps, sous cette emprise, l’amoureux/l’amoureuse voit s’augmenter ses niveaux de testostérone, cette hormone responsable de la pulsion sexuelle chez les humains. Maintenant, je suppose que les religieux présents dans cette salle se verront confrontés à un dilemme. Certains vont se demander s’il s’agit de l’amour ayant rapport avec la fidélité DRAFT imposée par l’un des commandements. D’autres penseront, il va 382 LA TRANSE DES MASQUES de soi, à l’amour dont l’Apôtre Paul a parlé dans Éphésiens 5 : 25: «Mari, aimez vos femmes, Comme Christ a aimé l’Église Et s’est livré lui-même pour elle ». Certains diront qu’il s’agit de l’amour qu’ils ressentent pour l’être avec lequel ils partagent un moment d’intimité, sans tenir compte de statut ou de genre. D’autres affirmeront qu’il est tout à fait possible d’aimer avec passion deux personnes à la fois. C’est exactement ce que d’ailleurs raconte le compositeur du morceau «Malad» du groupe Kai. Pour se fixer sur la vérité philosophique de l’amour, Comte Sponville pense qu’il serait même souhaitable de remonter dans la Grèce antique pour faire appel à Socrate, le personnage principal du dialogue «Le Banquet» de Platon. Pour lui, «l’amour est désir et le désir est manque». Au cours de ce repas entre des amis qui voulaient célébrer la réussite de l’un d’eux à un concours, ils ont décidé de parler du meilleur sujet. Certains ont essayé de le définir, d’autres de l’expliquer et d’autres encore de faire son éloge. Pour arriver à une conclusion sur ces sept discours développés au cours de ce dîner, on retient le discours de Socrate qui nous éclaire sur nos déconvenues amoureuses au lieu de celui d’Aristophane. Selon Platon, les objets du désir ont « ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, et ce dont on manque ». La question est: Quand le manque est comblé et qu’il n’y a plus de désir, est-ce que l’amour disparaît et meurt ?


Est-on en désamour ou tout simplement, est-ce que l’ennui s’installe ? Mais n’a-t-on pas entendu parler de sentiment ou de relation qui résiste ou survit malgré l’absence du désir ou la baisse du DRAFT taux de dopamine ? 383 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL Ce qui arrive, c’est qu’on s’en détache un peu pour voir l’autre exactement tel qu’il est et l’aimer pour ce qu’il est. Dans le même temps, on peut provoquer la consolidation des liens pour durer dans le temps. À ce moment-là, on fait un saut indiscernable vers le type d’amour le plus répandu qui est l’amour Philia. Il signifie amitié au sens large du terme parce qu’il est basé sur l’échange. Dans cette manifestation d’amour, on aime allègrement ce que l’on a et qui ne nous manque pas, mais qui nous conduit à l’apogée du bien-être. L’amour se construit sur la reconnaissance d’un devoir envers l’autre, une responsabilité profonde qui transcende l’égoïsme. C’est l’engagement de maintenir une harmonie délicate dans la relation, une danse subtile entre deux âmes qui s’unissent.


Cet engagement puise sa source dans notre sensibilité affective, où nous choisissons de célébrer la présence, l’existence et l’amour de l’autre, jour après jour. S’il faut se réjouir de la présence d’une autre créature qui partage notre vision, nos valeurs, nous entrons dans la ligne droite de l’amour Agapè. L’amour Agapè que Dieu professait, cet amour qui est Dieu paraît difficile à développer en raison de notre nature. Le moins répandu d’ailleurs est de s’aimer les uns les autres et d’aimer son ennemi. Cet amour synonyme de générosité est la vertu morale admirable du don qui consiste à donner à ceux que l’on n’aime pas, sans rien attendre en retour. Autrement dit, s’il est impossible d’aimer, alors essayons d’être généreux. En étant généreux, on fait semblant d’aimer. L’amour Agapè, si l’on se réfère aux nouvelles recherches scientifiques réalisées depuis cent-cinquante ans, est contraire aux croyances qui, depuis à peu près des millénaires, affirment que le cerveau serait l’organe avec lequel on aime et non le cœur. Cet amour, basé sur la valeur de l’être humain, ne sent aucunement le besoin de s’accrocher à l’autre. Il laisse même l’impression que l’amour serait absent, DRAFT inexistant parce qu’on pense faire ce que l’on doit, en respectant 384 LA TRANSE DES MASQUES la loi, en respectant scrupuleusement la propriété d’autrui. Il est plus fort que la tolérance qui consiste à accepter l’autre malgré les différences. Dans le domaine de la justice, les législations se présentent assez souvent comme un voile pour masquer la vertu. Elles nous poussant à nous revêtir de l’apparence de la rectitude. Ainsi, ce masque se révèlera d’une importance particulière, car il contraint le citoyen à adopter un comportement ou à suivre une ligne de conduite qui ne concorde pas nécessairement avec son inclination spontanée. De toute manière, porter le masque de la vertu doit être agréable, car il procure un sentiment de bien-être et suscite le respect des autres. Alors, survient la politesse où l’on ferait semblant de respecter l’autre, de respecter sa vie, ses choix, ses points de vue et surtout, sa vie privée. Or le plus souvent, cet état s’apparente à un simple leurre. André Comte-Sponville a toujours suggéré de «prendre en compte les intérêts de l’autre ». Il demande de le faire soit en les partageant dans un élan de générosité soit encore en le faisant dans le cadre d’une convergence d’intérêt.

On réunit alors cette dualité Amour-Cerveau ou Amour-Efficacité. Si nous mettons en valeur la solidarité, il deviendra beaucoup plus facile de créer un lien. Alors pour une société plus juste, faisons converger nos efforts vers la solidarité nationale, la solidarité toute courte. Dans le livre de l’Exode, au chapitre 2, verset 11, la Bible évoque l’émergence de la justice sociale avec Moïse, le prophète éminent des traditions judéo-chrétiennes et islamiques. Son nom résonne à maintes reprises dans le Coran, apparaissant plus de cent fois Il a personnellement éprouvé la souffrance du peuple hébreu, subissant les coups de fouet dans son être intérieur, alors DRAFT même qu’il était prince, étranger à leur affliction.
385 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL Dans cet état de choses, l’État a également son mot à dire. Il doit se montrer responsable, en participant lui aussi à cette chaîne de solidarité. Il doit être à même de protéger les plus faibles et les plus vulnérables de la société. Au bout du compte, l’État a pour devoir suprême de donner la réponse à la misère, au chômage et à l’exclusion. Même la religion semble ne pas pouvoir apporter une solution au manque, voire à l’absence de l’amour dans le monde. L’Atlas des religions, de Frank Tétart nous apprend, dans son chapitre Cartographie des religions au XXIe siècle, qu’«en 2015 […] Le christianisme rassemble environ 32 % de la population mondiale (soit 2,2 milliards de fidèles)…


La question qu’on doit se poser est celle-ci: pourquoi le monde vit-il sans amour quand les chrétiens ont la Bible comme boussole ? L’homo sapiens est à la fois un être de savoir et de conviction. Si nous le sommes, surtout à notre époque, nous aurions dû nous diriger vers un seul et même objectif: trouver un semblant de réponse à la vitalité des religions. En fait, depuis un certain temps, la religion n’est plus une interlocutrice crédible. Les religions, on l’a vu plus d’une fois, sont non seulement discréditées par les avancées de la science moderne, mais elles le sont aussi par les errements de le leurs propres représentants. En effet, le monde a vu des prêtres pédophiles, des pasteurs violeurs ou de bien d’autres errements. On a vu éclater des guerres d’origine religieuse. On peut penser au seul conflit nordirlandais. On a vu la christianisation des civilisations rejetant la pluralité des foyers de culture en ne voulant imposer que la culture occidentale. Or, l’imposition par la force d’une forme unique de spiritualité conduit lentement mais sûrement vers la dissolution des liens. Or, tout cela est contraire à la religion. Alors, Cet être suprême que nous vénérons, DRAFT que nous adorons, 386 LA TRANSE DES MASQUES et sur lequel, reposent nos croyances est la base de la création de toutes les religions occidentales. Celles-ci sont bien vissées à partir des Saintes Écritures, comptant un peu plus de centtrente-trois versets traitant de l’amour. Jésus est mort sur la croix par amour pour l’humanité, selon Saint Jean 4 : 9,10: «Nous avons connu l’Amour, en ce qu’il a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères». Tout ceci est vraisemblablement l’amour Agapè, cet amoursolidarité que nous retrouvons dans Colossiens 3 : 14 : «Mais par-dessus toutes ces choses, revêtez-vous de la charité…. Ici, l’amour de l’homme envers son prochain. Le lien de perfection…. Pourquoi ce monde est-il encore aussi injuste envers les plus faibles, si la loi, si le droit, par exemple, trouvent leur source dans la parole sacrée ? Il est dit dans les Proverbes 14 : 34: «La justice élève une nation. Mais le péché est la honte des peuples». La femme surprise en flagrant délit d’adultère est conduite à Jésus. Or, celui-ci, au regard des spécialistes de la loi et des Pharisiens, n’est pas un représentant légal de l’État. Toutefois, elle est conduite auprès de Jésus pour être jugée et condamnée, selon la loi de Moïse qui prône la fidélité dans le couple. La condamnation trouve sa source dans le septième Commandement qui stipule : «Tu ne commettras point DRAFT d’adultère». 387 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL Ainsi, l’adultère est un péché, une transgression de la loi qui mène à la mort par lapidation. Par ailleurs, retenons aussi que, selon la bible, «le salaire du péché, c’est la mort». (Romains 6 : 23) Pour nous montrer la gravité de ce péché d’adultère et renforcer l’observance de ce commandement, Jésus va plus loin dans son Sermon sur la montagne : «[…] Tout homme qui regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis un péché d’adultère avec elle dans son cœur». (Mathieu 5 : 28) Il faut admettre que le péché prend naissance dans la pensée. Car, à l’origine de l’acte adultérin, se trouve la convoitise des yeux…. Mais en réponse à la foule, le même Jésus qui avait dicté et renforcé la loi de Moïse, n’a-t-il pas empêché la lapidation de cette femme ? Dans le même temps, n’a-t-il pas dénoncé l’hypocrisie de ces religieux qui prennent à tort et à travers la morale pour boussole ? Jésus aurait-il fait le choix par cet exemple de récuser les juges humains, les donneurs de leçon afin de nous enseigner que seul le juge divin a la prérogative de condamner ? Cette pècheresse représente les faibles, les victimes, les anonymes, les orphelins, les pauvres que la société est souvent prête à condamner. Elle représente aussi celles et ceux que la société ne cesse de réduire à leur plus simple expression. Or, entretemps, Jésus de son côté lui a pourtant offert bel et bien son regard, son attention, sa compassion. Il lui a offert son amour, son pardon et surtout, la possibilité d’un renouveau. Au nom de ce même Dieu qui avec émerveillement a visité DRAFT Zachée, riche publicain de Jéricho, chef des collecteurs d’impôts 388 LA TRANSE DES MASQUES et de droits divers, on continue à s’adonner à toute sorte de persécutions contre celles et ceux qui sont bien différents de nous. C’est paradoxalement le nom de ce même Dieu absolument tolérant et compatissant que nous brandissons très souvent pour nous attaquer à toute autre pratique religieuse contraire à la nôtre. Zachée était pourtant considéré par la clameur publique comme étant un affreux égoïste, un escroc peu fréquentable. Or, l’envoyé de Dieu, le fils unique, a jugé bon de dîner avec lui. Tandis que les Pieux de Jéricho, scandalisés par un tel agissement, ont exprimé leur indignation. Car, la morale commande de ne pas se mêler à ce qui est impur, encore moins à se souiller en fréquentant l’impur. Zachée était le symbole même de la corruption, il était justement considéré comme un impur, un homme à exclure de la société. Il était quasiment un homme à abattre. En lui rendant visite avec autant d’amabilité, une fois de plus, Jésus avait sûrement voulu nous lancer un message fort sur le droit de jugement qu’on s’est approprié et qui ne nous appartient pas. Il a tout aussi par ailleurs prêché l’amour Agapè, l’amour solidarité, cet amour capable de créer tout un lien pouvant nous permettre de vivre enfin dans la plus sainte fraternité. En clair, Jésus accorde son amour même aux pécheurs. Aux yeux des hommes, la femme adultère notamment ne mérite ni amour ni pardon. Mais, par son pardon, Jésus a gagné son cœur. Par sa conversion, elle est alors devenue un nouveau disciple. Il en est de même pour Zachée. Après sa rencontre avec le Fils de l’homme, le riche publicain avait pris la sage décision de partager ses biens mal acquis avec les infortunés. Dans le cas de Zachée, on pourrait peut-être même parler DRAFT de prédestination, vu que ses actions s’accordent mal avec 389 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL la signification hébraïque de son prénom «Zakkay » qui signifie «pur, irréprochable ». En fait, plus d’un a toujours jugé superficielle l’action du publicain. Cette pensée semble étrangement rejoindre celle de Spinoza, philosophe très controversé du 17e siècle, excommunié par la communauté juive. Le philosophe néerlandais soutient que le libre arbitre humain serait une illusion parce que l’homme n’a pas conscience de ce qui serait à l’origine de ses pensées. En d’autres termes, l’historique des causes et des effets lui échappe. Il est seulement conscient de ses actions, et non des raisons qui le poussent à agir dans un sens ou dans un autre. Moise éduqué et instruit dans la cour royale de Pharaon en tant que Prince, est devenu un meurtrier, un traître et un fugitif, trouvant ainsi refuge au Madian, chez Jethro, prêtre polythéiste. Puis, il épousa Séphora, fille de ce dernier. Ce n’est qu’à ce moment-là que le gardien du troupeau reçut alors l’appel du Seigneur pour devenir Messager de Dieu et Libérateur du peuple Israël. Par ailleurs, les critiques se sont multipliés sur l’aspect contradictoire des écrits et des actions du Fils Rédempteur durant son passage sur terre. Il y a épousé la forme humaine pour mieux diriger l’humain que nous sommes. Donc, cet être parfait, bienveillant et omnipotent s’est polarisé comme nous. Et s’il l’était durant son passage terrestre, comme tout être humain, il ne saurait se servir d’une seule main. Il devait utiliser ses deux mains à la fois. La main droite est celle du bien, de la lumière. En revanche, la main gauche, connue comme celle du mal, du châtiment, de la magie, des horreurs, s’en prenant aux faibles et aux innocents. En un mot, il s’agit d’un seul Dieu en une seule personne ou plutôt de deux forces opposées, mais capables de créer l’équilibre. C’est donc un aimant à deux pôles. Tout est polarisé: DRAFT la vie et la mort, 390 LA TRANSE DES MASQUES le féminin et le masculin, la circulation veineuse et la circulation artérielle. Bref, Le jour et la nuit. Comme de fait, il n’existe aucun humain infiniment bon, ni infiniment méchant. Puisque le mal existe pour nous ouvrir les yeux sur le bien, sans le mal, le bien ne peut exister. Et il est même indispensable d’ailleurs. Si non, quel serait le sens de la religion ?


Le mal étant tout ce qui peut nous troubler, nous déranger, dont on ne peut se débarrasser. Mais, qu’il faut cependant vaincre par le bien. Pour interpréter la notion du bien et du mal, Nietzsche, dans son livre «Par-delà le bien et le mal » essaie d’analyser le monde sans moralisme, tel qu’il est réellement. Il avance que le bien et le mal sont des inventions des différentes religions et idéologies qui empêchent de voir la réalité telle qu’elle se présente à nous. Pour le philosophe allemand, au lieu de s’apitoyer sur le monde, ses faiblesses, sa misère, ses méchancetés, il faudrait de préférence travailler à s’élever et à se libérer de la lourdeur de la morale. Il soutient que ce concept binaire est le résultat d’une construction sociale et historique. Si nous partons du principe de l’existence de Dieu et qu’il est amour et créateur du ciel et de la terre, il doit forcément être celui qui autorise le mal. On entend par mal, entre autres, ce tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a causé, en Haïti, plus de trois-centmille morts et autant de blessés, sans compter les innombrables DRAFT sans-abris. 391 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL La situation actuelle qui prévaut en Haïti avec la criminalité des gangs — vol, rapt, enlèvement, séquestration — sur de paisibles citoyens, peut aisément être prise comme un exemple du mal. Passons en revue certaines calamités… L’injustice que subit Haïti depuis la période de l’esclavage et aujourd’hui sous une autre forme; ces formes de souffrances infligées à des citoyens vulnérables sans qu’ils n’aient été coupables de quoi que ce soit; l’enlèvement des lycéennes de Chibok par Boko Haram; les tueries de masse dans des écoles comme Sandy Hook ou Parkland High School; le virus du Covid qui, de janvier 2020 à mars 2024, a fait disparaître plus de sept millions d’âmes de la planète; la guerre entre Israël et la Palestine qui a causé la mort de milliers de civils sous les yeux complice du monde chrétien… Ne peut-on pas qualifier de mal chacune d’elles ?


Le Seigneur voulant punir le Pharaon, Ramsès, pour son refus de libérer le peuple d’Israel d’un cycle d’esclavage qui a duré plus de quatre cents, malgré les neuf (9) plaies d’Égypte, le Seigneur n’a-t-il pas frappé de mort, tous les Premiers-Nés Égyptiens, y compris ceux des Serviteurs ?
Il est vrai que les Chrétiens préfèrent parler de « l’ange de la mort » comme si ce fameux « ange » pouvait se substituer au Dieu Créateur. Dieu n’est-il pas celui qui permet la naissance d’un bébé en santé pour le bonheur de toute la famille ?
N’est-il pas en même temps celui qui reste et demeure à la base de cette souffrance engendrée chez les parents du même bébé qui pourrait être atteint de cancer ?
Certains éléments de réponse pourraient se trouver dans le fait même que Dieu souhaite notre gratitude. C’est là que réside toute la relativité du mal. En étant moins attentifs à tout DRAFT ce qui marche bien dans notre vie et en banalisant ce qui nous 392 LA TRANSE DES MASQUES rend heureux, sans nous en rendre compte, nous oublions trop souvent de dire merci pour montrer notre gratitude. Ce verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous, ne saurait se servir non plus d’une seule main. Comme nous, il est capable du meilleur comme du pire. Cet être infiniment bon peut être tout aussi dur, cruel, tranchant et destructeur. En ce sens, nous pouvons nous référer à l’histoire de la destruction de Sodome et de Gomorrhe. Ces deux villes ont été détruites parce qu’il y régnait des débauches et des dépravations considérées comme des offenses envers Dieu. C’est ce Dieu lui-même qui a englouti l’armée égyptienne dans la Mer Rouge. Longtemps après la chute d’Adam et Ève, Dieu fut à nouveau en colère contre son peuple rempli de méchancetés et de corruptions, il a donc décidé alors de détruire tout être vivant et toute la terre avec eux. N’est-ce pas que la Bible enseigne clairement dans le livre de Genèse 7 : 21 que « toute chair expira au grand cataclysme et que seule la famille de Noé fut sauvée ». Étant un culte d’origine africaine, le vodou haïtien branche d’un grand mouvement universel, véritable synthèse des cultes africains, ne saurait échapper à un tel principe. On classe les esprits Rada comme les bons et les esprits Pétro comme les mauvais. Ainsi, parle-t-on de magie blanche et de magie noire. Au fait, les esprits, les loa, les mystères (mistè), les saints (sen) servent d’intermédiaires entre le « Gran Mèt » et leurs serviteurs dont ils sont très proches d’ailleurs. Ils tendent à s’exprimer et à agir comme nous. Ils protègent par anticipation du danger, défendent leurs serviteurs dans les combats et dans les luttes et DRAFT contre-attaquent à la suite d’une «ekspedisyon». 393 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL On a souvent entendu dire que, de génération en génération, presque chaque famille haïtienne a ses lwa. Ces derniers en protègent les membres. Sur une habitation familiale connue, à intervalles réguliers, ces dieux sont honorés par des sacrifices propitiatoires. Si ces « services » sont négligés, les adeptes risquent de s’attirer des châtiments et parfois même la mort. Dans Genèse 8 : 20, la Bible soutient qu’après les quarante jours de déluge provoqués par une pluie violente destinée à faire le grand nettoyage, Noé sortit de l’arche et offrit un sacrifice composé d’animaux purs. Il l’avait fait en signe de reconnaissance envers son Dieu. On assiste étrangement à une multiplicité de la main gauche qui est la magie noire ou la sorcellerie par des individus tels que des commerçants avides de pouvoirs et de richesses. Cet état de fait laisse croire que les lwa auraient fermé les yeux en laissant place à la prédominance du mal, au diable. Certains pensent que les persécutions sont responsables du gauchissement de cette frange de la pratique. D’autres, en revanche, affirment, par exemple, que la Cérémonie du Bois Caïman, survenue en août 1791, a son mot à dire dans les maux qui s’abattent sur Haïti. Pour eux, la magie noire a été pratiquée pour libérer le peuple de l’esclavage. Cette cérémonie a été organisée dans le cadre d’une défense quelconque ou encore de contre-attaque dont mention a été faite plus haut. Au fait, pour se libérer de l’oppression, dans un combat, il n’est pas recommandé de faire appel à des esprits guérisseurs. En cette circonstance, est plutôt souhaitable la présence de mystères fougueux et agressifs, voire belliqueux. Parmi ces derniers, on peut citer, par exemple, les lwa Congo, Pétro et Zandor. La grande question demeure celle-ci: l’utilisation de cette main gauche a-t-elle quelque chose à dire dans l’état douloureux dans lequel se trouve actuellement Haïti ?


Ce qui est certain c’est DRAFT que le vodou est très mal compris. Cette religion a toujours été 394 LA TRANSE DES MASQUES victime de mauvaises interprétations faites de mauvaise foi par ses éternels détracteurs, tant nationaux qu’internationaux. Il s’avère important de bien définir le hougan, prêtre-vodou, la mambo prêtresse-vodou, chef (fe) spirituel (e) du bòkò ou sorcier (ère). Qu’ils soient hougan, chacha, hougan — makout, hougan — asongwe, le prêtre vodou joue plusieurs rôles dans la vie sociale. Il préside les cérémonies, sert de juge en cas de mésentente, sert de «médecin» (doktè fèy). Il arrive parfois que, pour doubler leurs forces, certains hougans « achètent » des « lwa ». Ils détiennent, de ce fait, un « pwen cho » et « travaillent avec les deux mains », comme on dit dans le jargon populaire. Si je tente de récapituler les diverses situations citées: Les relations, la famille, l’organisation de la société, les religions, le droit, la justice, en traversant le temps, on comprendra que le maître-mot, le socle de la vie, c’est l’amour du prochain. Beaucoup plus qu’un simple sentiment, l’amour est exigé par Dieu lui-même. Il demande l’amour du prochain pour ressembler à Dieu, en vue de mieux vivre et de prospérer. Tout compte fait, le prochain semble être difficile à identifier à une époque mondialisée où les drames nous submergent et nous sont transmis de manière brutale et crue. On dirait même que depuis un certain temps chacun porte sa croix propre… Le prochain est aussi ce vulnérable, ce pauvre, cet (te) affligé (e) dont on croise le chemin par un simple hasard. Comment aimer notamment un inconnu, un collègue, un DRAFT voisin dont on n’est pas proche, mais qui partage son quotidien? 395 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL Tour cela est pour arriver à la mise en œuvre de notions comme le respect mutuel, le respect de l’autre dans ce qu’il est, tout en évitant d’abuser de son pouvoir et de profiter de la faiblesse de l’autre. La justice est définie comme l’art du bon et du légal où chacun a ses responsabilités éthiques. Elle élève une nation en assurant la proportion et la stabilité en vue de garantir une certaine harmonie entre les différentes couches de la société. Et cette harmonie permettra de surveiller de près le misérabilisme, que Larousse définit comme la « tendance à insister sur les aspects les plus misérables, pitoyables de la vie sociale». Et ironiquement, assez souvent, on rencontre des oppresseurs dans le camp des opprimés. La tolérance, cette vertu proche de la paix, permet d’établir les limites dans lesquelles peut s’exprimer le pluralisme d’une société. Elle tend à éviter les conflits (les confrontations/les contradictions) sans lesquels il ne saurait y avoir de développement encore moins de démocratie. Imaginons un monde sans aucune primauté de culture, de religion ou de mode de vie, il n’y aurait donc aucune raison de se protéger encore moins, d’être sur sa défensive, et d’avoir à se venger. La sagesse est dans cette démarche d’apprentissage et de connaissance de soi par laquelle on acquiert la capacité à vivre en société dans la diversité et dans l’acceptation de sa personnalité propre en dirigeant ses actions vers les autres. La solidarité, en plus de la tolérance, de la sagesse, accepte la différence et exige un engagement collectif. Elle implique également cet effort de valoriser la diversité et de permettre une action commune. Toutes ces notions sont ainsi faites pour caractériser l’amour DRAFT du prochain. Et c’est cet amour enfin qui ouvrira la voie vers une 396 LA TRANSE DES MASQUES Haïti meilleure ayant tiré parti des leçons de nos errements. C’est ce divin sentiment qui, finalement, nous permettra de retrouver cette terre qui est nôtre, ce havre de paix et d’harmonie, ce «Lakou Trankil» dont rêve Belot, artiste dont l’humanisme enrichit les chansons. Mais, Dieu seul sait que Belot parle pour chacun de nous, filles et fils dignes de cette nation qui veut et qui doit changer… Nou vle pou sa chanje Pou lakou a ka trankil… En attendant ce changement urgent qui se fait d’ailleurs trop attendre, cette séance aura été un merveilleux moment de déversoirs intimes, voire, très souvent, de défoulements cathartiques. Le pape Jean Paul II, en mars 1983, avait dit, en présence du président Jean-Claude Duvalier : «Il faut que les choses changent ici. » Dans l’envolée lyrique «Nou vle», Ansy Dérose a gravé le désir ardent d’un pays renouvelé, où les rêves se concrétisent et où les horizons s’ouvrent à l’espoir. Hélas, ce souhait vibrant demeure suspendu dans le temps figé dans l’éphémère, dans ce morceau de temps échappant à la vue comme une étoile filante au crépuscule. Nou vle, Nou vle pou peyi nou, Chanje, chanje ak diyite À ce point, Je ne peux que vous dire Merci à toutes. Merci à tous. d’avoir participé à ces échanges et d’avoir pris du coup, je DRAFT l’espère, l’engagement, chacun (e) de son côté, chacun (e) en ce qui 397 PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL le ou la concerne, d’œuvrer pour remembrer notre communauté en vue d’une «Ayiti Trankil»….
Auteure: Marnatha I. TERNIER.

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